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Dany Laferrière, L'énigme du retour

Décembre 2016
Le roman L'énigme du retour de Dany Laferrière a paru en 2009 est s'est vu décerner quatre prix littéraires prestigieux. Le roman présente des liens manifestes avec un autre texte de Laferrière, Chronique de la dérive douce, qui, lui, connaît deux éditions comportant des différences importantes (1994 et 2012). Les deux textes sont des images spéculaires : si Chronique de la dérive douce raconte l’arrivée de Vieux à Montréal (l’énigme de l’arrivée, comme dit la publicité de l’édition de 2012), Énigme du retour retrace le retour de l’écrivain déjà célèbre et d’âge mûr dans son pays natal à l’occasion des funérailles de son père. En d'autres termes, Énigme du retour revient sur les pas de Chronique de la dérive douce. Par ailleurs, les deux textes affichent des particularités formelles similaires : ce sont des romans-poèmes, des romans en vers, comportant de nombreuses scènes au souffle lyrique, des passages contemplatifs d'un charme mystérieux rappelant des haïku, ce qui n'est guère étonnant pour un écrivain qui fait du Japon une figure récurrente de son oeuvre).
Le roman adopte la structure d’un récit de voyage : la première partie narre le jour précédant le voyage, les « Lents préparatifs de départ », comme le titre l’indique, tandis que la seconde partie présente le séjour du protagoniste en terre haïtienne, après un bref passage à New York. Ainsi, le récit est complexifié, puisque le vécu réel du héros est confronté à l'anticipation de son voyage.
Dans le chapitre « Le coup de fil » de la première partie, qui sert d’exposition au livre, le narrateur reçoit la nouvelle de la mort de son père. Dans le chapitre suivant, « Du bon usage du sommeil », il nous convie à la genèse de son écriture.  Dans « L’exil », il mentionne Chronique de la dérive douce, son carnet de souvenirs d’il y a trente ans, ce qui fait remonter dans le récit les souvenirs de son premier séjour à Montréal. Il décrit ses cafés préférés, y compris un bistrot, où il donne une entrevue. Pour relever un exemple de l’allure rhizomique typique de l’auteur, qui aime écrire à bâtons rompus, mentionnons que le chapitre se poursuit par une réflexion sur le bain et plus précisément sur les plaisirs lyriques du lecteur immergé (image récurrente dans l’œuvre de l’écrivain), où le héros ponctue les passages de Césaire par des gorgées de rhum. Il s’arrête ensuite à la photo de son père pour sauter sur le sujet de la météo et du climat montréalais. Le chapitre suivant, « La photo », reprend l’examen subjectif de la photo du père. Un passage qui mérite d'être noté vient du chapitre « Le bon moment » :

« Il arrive toujours ce moment. Le moment de partir. On peut bien traîner encore un peu à faire des adieux inutiles et à ramasser des choses qu’on jettera en chemin. Le moment nous regarde et on sait qu’il ne reculera plus. »

"Le bon moment" à l'arrêt du bus 120 près de l'Ambassade roumaine à Sofia  

Fait son entrée ensuite le voisin immigré italien du protagoniste, le surnommé Garibaldi. Une confrérie d'immigrants unis par leur situation d'exil prend ainsi vie au fil des pages. Un autre exemple du style « fluvial », se répandant tel un fleuve, de Laferrière nous est offert par « Le temps des livres ». Le chapitre commence par une méditation sur les livres, et notamment sur le rapport du narrateur au livre en tant qu'objet, voire en tant que marchandise (« Je n’achetais un livre que si l’envie de le lire était plus forte que la faim qui me tenaillait »), mais le reste du chapitre parle de tout sauf de livres. La fin de la première partie pred pour décor un café étudiant au coin de la rue Ontario, où l’on entend Arcade Fire. L’auteur nous fait plonger dans la contemporanéité immédiate, il rejoint presque le documentaire, mais celui-ci est suivi d’une mise en abyme. Nous assistons à l’acte créateur, où Vieux « griffonne ces notes hâtives » qui sont des projets de textes de chansons. Ces projets m’intriguent au plus haut point, et j'adorerais les entendre en musique. Les voici :


A Manhattan le héros passe par la petite chambre de Brooklyn où son père a vécu. 

La solitude des grandes villes, dans le tramwai 10 à Sofia, un soir d'hiver

Il livre un portrait émouvant de l’atmosphère new-yorkaise, et ce, dans un français spontané et naturel qui épouse tout naturellement le paysage américain. 
La seconde partie, « Le retour », décrit toutes ses impressions, réflexions, réactions complexes, réminiscences du voyage en Haïti. Chaque chapitre s'apparente à une photo déclenchant une réaction scriptuaire. Cette approche me rappelle celle du dernier livre de Sonya Anguelova, Ce qui demeure, où elle se propose de mettre en récit chaque photo qu’elle a prise lors de son retour en Bulgarie.
Dans « Ghetto en guerre dans la chambre », le héros fait la connaissance de son neveu, qui réapparaîtra dans les chapitres qui suivent. Ainsi, la jeune génération haïtienne se retrouve elle aussi mise en récit, ce qui catalyse un flux de pensées et de juxtapositions riches en conséquences.
Je pourrais dire que, pour des raisons probablement purement personnelles, la première partie m’a intrigué davantage que la seconde. Les préparatifs ont quelque chose d’excitant, de prometteur et d'un peu inquiétant que le voyage lui-même ne saurait offrir. C’est un recueil de petits récits, de petites scènes poétiques, d’une mélancolie tendre qui ne boude pourtant pas la lucidité analytique.

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