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Messages

Affichage des messages portant l'étiquette Prose

Boris Vian, L’écume des jours

 Comme le rappelle la très éclairante préface de Gilbert Pesturau, L’écume des jours est foncièrement influencé par le jazz. Le jazz se retrouve dans la texture même du roman, dans sa composition. Tout comme le jazz, le roman oscille entre optimisme éclatant et visions mélancoliques, morbides, sinistres. C’est un univers à l’eau de rose qui tourne au vinaigre en un tournemain. Ce qui accuse davantage le drame de cette dualité réside dans l’impassibilité des protagonistes, qui demeurent ingénus et résignés jusqu’à la fin, ne remettant jamais en cause l’ordre des choses, les règles de l’univers où ils évoluent. Ils gobent la monstruosité du monde environnant. Ils s’y soumettent sans broncher, heureux des brefs instants de joie que l’existence leur accorde. Comme dans un dessin animé, leur souffrance paraît anodine, a quelque chose de ludique, comme s’il s’agissait d’un moment de jeu d’enfant et non d’une situation réelle. Ce côté ludique de la tragédie mise en scène est très jazz, l...

François Mauriac, Le nœud de vipères

Un homme au chapitre de la mort, prénommé Louis, écrit une lettre à sa femme pour y faire son examen de conscience, vider son cœur, lui raconter son orgueil, sa haine, son amertume, ses affections secrètes et finalement, la transformation qu'il a vécue à l’automne de sa vie. Un avare exécré par sa famille et aliéné du monde qui, anxieux et sans ressources dans l’univers opaque qui l’entoure, élevé par une mère recluse, a développé une seule passion, l’argent. L’argent était pour lui son arme secrète, celle qui le vengerait de ses nombreuses frustrations. Le personnage me rappelle largement celui de Séraphin, le célèbre protagoniste d’ Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon, paru l’année suivante (1933). Un être rongé par des animosités, en guerre contre le monde, mais qui cache au plus profond de lui une âme d’enfant vulnérable, altérée d’absolu. Le texte est empreint du catholicisme de Mauriac en cela qu’il peut être lu comme une longue réflexion sur la foi, la fausse dévo...

Marie-Hélène Poitras, Galumpf

Ce recueil de nouvelles, je l’ai découvert en consultant la liste des récipiendaires de prix littéraires au Québec des dernières années, sur le site de la BAnQ. Galumpf a reçu le Prix du Gouverneur général en 2023. Pendant que je lisais, le livre se révélait à moi par couches successives, surprenantes et variées. Tel un oignon qu’on était en train de peler, le recueil nous réserve aussi des moments poignants, où les larmes sont près de sourdre. Le bal est ouvert par deux nouvelles sur la jeunesse : l’une suivant les pas de deux jeunes amants, l’autre talonnant une Fifi Brindacier montréalaise qui promène un chien énorme, lequel finit par s’évader. Dans cette deuxième nouvelle, l’action se situe à Rosemont, et on y flaire les odeurs, les ambiances et les textures caractéristiques de la ville. Des textures d’été qui tire à sa fin : mélancolique, suave et piqué d’un début d’inquiétude. Ces premiers récits promettent un voyage à la fois doux et angoissant, une sensation qui persistera jusq...

Ralph Ellison : Homme invisible, pour qui chantes-tu?

Paru en 1952, ce roman fait partie du canon littéraire américain, et son auteur a sa place au panthéon littéraire du pays. Souvent cité comme étant le premier roman moderne publié par un auteur afro-américain, il entre en dialogue avec de grands mouvements de son temps tels que l’existentialisme, le théâtre de l’absurde, le surréalisme, etc. tout en s’inscrivant dans un contexte historique bien précis : le mouvement des droits civiques. À la fois social et personnel, historique et psychologique, réaliste et onirique, c’est un texte remarquable tant par son style que par l’originalité de son intrigue. Le roman gravite autour du grand thème du racisme, mais plutôt que de s’en tenir à ses manifestations extérieures, économiques et sociales, il scrute ses séquelles individuelles, les traumatismes profonds et les distorsions qu’il inflige à ses victimes. L’invisibilité est, on l’aura deviné, une métaphore de l’effacement, de la déshumanisation des Afro-américains.  C’est un récit initia...

Ernest Hemingway, Paris est une fête

       Florilège de fragments narratifs relatant la vie parisienne d’une élite littéraire américaine, dont l’écrivain faisait réellement partie. Les personnages étant des personnes bien réelles, et des personnes bien connues par-dessus le marché, l’aventure scripturaire n’a pas dû être sans risque. De nos jours, des éditeurs auraient peut-être refusé de publier un tel ouvrage, en raison du risque juridique que peut représenter la mise en récit d’artistes et d'intellectuels contemporains célèbres, à savoir les procès potentiels pour atteinte à la réputation, diffamation, etc. Le protagoniste a eu un accès privilégié à l’intimité des personnages décrits. La ligne est donc mince entre l’abus de confiance et la liberté artistique, entre le règlement de comptes personnel et la fresque historique désintéressée. De fait, les portraits de Gertrude Stein, d’Ezra Pound, de Scott Fitzgerald, etc. sont assez croustillants et auraient pu faire le bonheur de plus d’un tabloïde en ...