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World Image, World Image (2022)

Le premier et unique album pour l’heure du groupe canadien World Image a de quoi surprendre agréablement les amateurs de musique indépendante inhabituelle. Huit chansons mélodieuses, compactes, minimalistes, comme un Kurt Cobain aurait été capable d’en faire. Ambiance mystérieuse et reposante, comme dans une forêt ou une rue déserte inondée de pluie, sans oublier l’arc-en-ciel qui égaie discrètement le paysage. Des chansons introspectives, aux paroles existentielles, parfois sombres, parfois garnies d’un énigmatique sourire en coin : « if it rhymes, it’s poetry ». Cette première fournée de World Image ne comporte pas de temps mort. Les morceaux sont tous efficaces, mémorables et intéressants, commandant aisément la réécoute. Les pistes qui me ravissent plus particulièrement sont World Image ,  One Big Time, Road to Me et Oh My Sun . Toutes les compositions et paroles sont l’œuvre du leader de la formation, Malcolm Jackson Biddle, qui assure également la réalisation et le...

Hubert Aquin - Prochain épisode

Rébarbatif non seulement au premier abord, Prochain Épisode exige de la patience et une forme particulière de recueillement, qui consiste à s’absorber dans le texte tout en s'en distanciant. S’absorber pour pouvoir suivre le propos, puisque le roman nous plonge dans l’univers délirant et quelque peu hermétique d’un névrosé. Prendre du recul, puisque notre intelligence risque de se laisser décourager par les divagations décousues du narrateur, voire de subir des lésions durables. Car le texte se montre presque méchant dans son refus de communiquer spontanément avec le lecteur, dans son rejet de la notion de grâce, de fluidité en écriture. Des phrases qui te font trébucher à chaque pas, qui te coupent l’herbe sous le pied. On serait soulagé d’apprendre que cette forme particulière de dégagement concentré s’acquiert toute seule au fil des pages. Le texte cultive sa propre réception. On s’y prendrait mieux en soignant le dosage quotidien. L’idéal serait de commencer par une lecture au ...

Emmanuelle Pierrot, La version qui n'intéresse personne

Un page turner , écrit à la façon d’un thrilleur, accrocheur, bien rythmé, plein de suspense. Le roman soulève des interrogations inquiétantes d’une brûlante actualité : le sexisme qui perdure, à peine décoiffé malgré des décennies de luttes féministes, omniprésent jusque dans les communautés dites alternatives, qui se font souvent fortes de porter des messages progressistes d’égalité et de respect. À Dawson, village yukonnais associé volontiers à la Ruée vers l’or du Klondike, d’un charme touristique certain, l’héroïne du roman, Sasha, une punk montréalaise, s’y établit avec son ami d’enfance Tom, entourée de ses amis punks et anarchistes, tous arborant fièrement leurs convictions gauchistes.  Au fil des pages, le climat placide qui règne parmi les amis s’assombrit progressivement, et Sasha finit par devenir la cible d’une cabale cruelle aux motivations sexistes.  La communauté progressiste s’adonne sans trop de gêne à un ostracisme implacable dès lors qu’une personne est res...

Bizarrerie et langueur montréalaises: Yum, Magi Merlin et The Forties

Trois artistes montréalais de styles différents mais animés d’une veine partagée ont joint leur forces pour une soirée intime le 4 avril, à l’espace artistique et club social  Le Scaphandre  (The Diving Bell). Le trio  Yum , l’artiste solo  Magi Merlin  et le projet  The Forties  ont offert à un public clairsemé mais dévoué un programme musical concis, compact, de courte durée mais bien articulé. Cette veine partagée se situait au confluent d’une bizarrerie ingénue, teintée de nuances modérément glauques, et des sensations langoureuses d’une pop R&B aux allures hipster. L’espace du club social était particulièrement adapté à l’événement : très spacieux, enveloppé de ténèbres énigmatiques, rempli d’une froideur stylée. Ce n’est pas un bar tout court mais un terrain artistique polyvalent intégrant entre autres un comptoir. Une  présentation approfondie  a déjà paru sur les pages de KMW l’été dernier, à l’occasion de son inauguration. ...

Alvvays : la lèvre supérieure rigide d’une petite fille triste

Mars 2023  Le groupe canadien Alvvays ne nécessite plus de présentation pour les amateurs de pop-rock indé contemporain. Leurs airs rêveurs et tristes, tissus d’un calme éthéré qui berce et enveloppe l’auditeur, ont su enthousiasmer plus d’un depuis 2011, année de fondation du quintet. Le concert a eu lieu à Montréal, début mars, au M-Telus, sans faire trop de vagues, mais il a su réjouir les admirateurs du groupe originaire de l’Île-du-Prince-Édouard. C’était un soir sombre et glacial de fin d’hiver. La lumière était au bout du tunnel mais paraissait peu à même de nous réchauffer. Nous sommes arrivés un peu en retard et n’avons pu assister qu’à la clôture de la prestation du groupe qui assurait la première partie, DISQ. Ma mémoire en garde le souvenir d’une salve de punk-rock emballé et stylé qui laboure l’imaginaire de l’auditeur dans l’espoir d’en soutirer une émotion. Musicalement, ce n’était rien de bien nouveau : un rock d’adolescents de bonne famille espiègles et un peu fâch...

Dans le feu de l’action: Fiver et Cyber à Montréal

C’était un soir d’avril froid, maussade, défoncé par les vents. Trois jours avant, la cathédrale Notre-Dame de Paris avait pris feu, semant l’angoisse et l’incompréhension à travers le monde. Les pages Facebook des journaux claironnaient toutes le même désolant accident. Dans un tel climat peu propice aux divertissements, je me suis aventuré dans la chaleureuse clarté de la Casa del Popolo, où, le 18 avril, quelques jours avant Pâques, la formation canadienne Fiver se produisait sur les planches, accompagnée de l’artiste montréalaise Cyber. Cyber Cyber est le nom de scène de l’artiste montréalaise Loedie Domond. Avant de se lancer dans le R&B expérimental, elle a poursuivi une carrière dans le gospel. Son nom n’est point nouveau pour le public d’ici – en 2012 elle lançait déjà ses premières vidéos, dont l’une des plus connue est sa collaboration avec Kaytranada, «Down Low». Si à cette époque la musique de Domond s’apparentait à une esthétique hip-hop plus conventionnelle, quelque p...

Cheshire Carr à la Maison de la culture Notre-Dame-de-Grâce

Le dernier jour glacé de cet hiver s’est terminé pour moi dans la chaleur discrète de la Maison de la culture Notre-Dame-de-Grâce – un lieu qui me change toujours les idées et qui, mine de rien, finit par me sortir des impasses dans lesquelles je m’égare tout seul. Tout comme le quartier qui l’entoure, la Maison est vieille, taciturne, aux escaliers grinçants. On dirait à tort qu’elle sent le moisi (puisqu’en réalité elle sent bon). Elle a le cœur radieux et tendre.  C’est bien dans cet espace accueillant que le groupe montréalais Cheshire Carr s’est produit le 26 mars 2019, dans la pénombre relaxante du petit salon multifonctionnel. Le spectacle faisait partie du réseau Accès culture, qui offre aux habitants de la ville des événements culturels de qualité très accessibles. Comme le groupe nous l’a appris, il se produisait sur l’invitation de la Maison de la culture Notre-Dame-de-Grâce, un fait déjà prometteur à mes yeux. En fait, je ne connaissais aucunement la musique du band : j...

Un soir d’hiver avec Beaver Sheppard

Le 23 décembre 2018, le bistrot Vices & Versa a accueilli un autre concert du chanteur et compositeur montréalais Beaver Sheppard. Ce n’est pas la première fois que cet artiste loufoque, de son vrai nom Johnatan Sheppard, se produit dans ce lieu convivial et informel bien connu des amateurs de bières artisanales et de mets simples mais savoureux. Le choix du lieu n’est sûrement pas  sans importance, puisque Beaver est aussi un chef de cuisine chevronné ayant travaillé pour des restaurants montréalais de renom. Originaire de la Terre-Neuve et établi dans la métropole québécoise, il s’est aussi fait connaître en tant que peintre, avec son exposition Chefs I’ve Worked For en 2017. Sans aucune connaissance préalable de sa musique, ayant rapidement parcouru des fragments de ses chansons sur sa page Bandcamp , attiré quand même par le son cru, mi-enjoué mi-mélancolique, de ses chansons et par son sobriquet hilare me faisant instinctivement penser à un berger de castors (une belle sin...

Gabrielle Roy, Ces enfants de ma vie

Février 2019 Février 2019 Un roman qui raconte le passage de l’enfance à l’âge adulte – aussi bien chez les enfants que chez l’institutrice. Il raconte aussi la difficulté de vivre dans une campagne reculée à l’époque de la protagoniste (elle devrait être celle de la Grande dépression), isolé de tout, condamné à une vie sans joie et sans avenir : « Au fond il n’y avait pourtant par là rien à voir. Ni toit de maison, ni grange, ni même de ces minuscules greniers à blé comme il y en eut partout dans la plaine au temps de trop abondantes récoltes qui ne s’écoulaient pas. Seulement un bout de route de terre qui s’élevait légèrement tout en tournant un peu sur lui-même et aussitôt se perdait dans l’infini. » (p. 94) Or cette sensation d’étouffement ne vient pas de l’espace lui-même mais bien des gens qui l’habitent. Ainsi, la narratrice suggère que c’est bien eux, l’ordre social qu’ils ont instauré, par opposition à la liberté des « sauvages » (Médéric et sa mère), qui ser...

Leonard Cohen, Jeux de dames

Janvier 2018 Le premier livre d'un musicien que j'apprécie de longue date. En fait, j'avais découvert Cohen grâce à Nick Cave dont j'étais un dévôt dans ma prime jeunesse. Je connaissais son nom aussi grâce à Pennyroyal Tea de Nirvana. Plus tard j'ai appris que ce n'était pas le chanteur rock type, mais bien un professeur d'université, un poète reconnu, un des plus grands du Canada. À vrai dire, sa musique n'est pas très rock, elle n'a de rock qu'une certaine fibre qui la traverse, une attitude qui la sous-tend. Ce premier roman du grand Montréalais confirme cette parenté conceptuelle avec le rock. Son héros, le jeune Juif de Westmount du nom de Lawrence Breavman, est une sorte de beatnik, rétif à tout ordre immuable, à toute idée antipoétique de l'univers. Un être romantique qui carbure à l'amour et à la recherche d'une transcendence spirituelle. Le fond du roman est attendrissant, émouvant, très beau. Quant à la forme, j'ai ét...