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Affichage des messages portant l'étiquette Roman

Camille Cornu – Photosynthèses

Photosynthèses est un roman queer. En effet, l’autrice, une militante féministe plaidant pour les personnes transsexuelles, fait partie du groupe poétique français RER Q, qui plaide pour les droits de minorités sexuelles. Qu’est-ce qui fait de ce texte un roman queer? Tout d’abord ses personnages ainsi que les réalités évoquées. La majorité des personnages sont évoqués à travers une écriture non genrée, qui gomme les formes du genre grammatical en les remplaçant par des astérisques, et en adoptant systématiquement le pronom iel . La personne qui narre est en fait une personne trans, initialement une lesbienne, qui est en train de vivre sa transition. Son groupe d’ami*s se compose principalement de femmes homosexuelles ou bisexuelles. La personne qui narre et ses ami*s sont des travailleur*s du sexe qui « vendent » leur féminité biologique tout en s’en distanciant dans leur vie personnelle. Le fil narratif autour duquel s’articule l’intrigue du roman retrace la liaison de la personne q...

Jean-Charles Harvey – Les demi-civilisés

On considère que ce roman fut un précurseur spirituel de la Révolution tranquille au Québec. Il s’attaque en effet à l’ancien ordre des choses, au conservatisme, voire à l’immobilisme dans lequel baignait le Québec de l’époque (le début du 20 e  siècle). Un monde étouffé par l’église omnipotente, alliée du pouvoir exécutif et du monde des affaires (voire de la contrebande de drogue) : « la triple alliance du capital, du pouvoir civil et des choses saintes ». Par la hardiesse de son réquisitoire contre le statu quo, le roman fit esclandre et gagna du même coup les sympathies de la jeunesse de l’époque. Il fut mis à l’index, et l’auteur fut banni de la profession journalistique pendant un certain temps. On ne s'empêchera pas de noter le caractère quelque peu naïf de certaines envolées polémiques, le ton sermonneur. Ce qui est particulier, et où réside selon moi le principal mérite du livre, c’est le parallélisme entre deux plans narratifs : l’un axé sur le social et ...

Boris Vian, L’écume des jours

 Comme le rappelle la très éclairante préface de Gilbert Pesturau, L’écume des jours est foncièrement influencé par le jazz. Le jazz se retrouve dans la texture même du roman, dans sa composition. Tout comme le jazz, le roman oscille entre optimisme éclatant et visions mélancoliques, morbides, sinistres. C’est un univers à l’eau de rose qui tourne au vinaigre en un tournemain. Ce qui accuse davantage le drame de cette dualité réside dans l’impassibilité des protagonistes, qui demeurent ingénus et résignés jusqu’à la fin, ne remettant jamais en cause l’ordre des choses, les règles de l’univers où ils évoluent. Ils gobent la monstruosité du monde environnant. Ils s’y soumettent sans broncher, heureux des brefs instants de joie que l’existence leur accorde. Comme dans un dessin animé, leur souffrance paraît anodine, a quelque chose de ludique, comme s’il s’agissait d’un moment de jeu d’enfant et non d’une situation réelle. Ce côté ludique de la tragédie mise en scène est très jazz, l...

François Mauriac, Le nœud de vipères

Un homme au chapitre de la mort, prénommé Louis, écrit une lettre à sa femme pour y faire son examen de conscience, vider son cœur, lui raconter son orgueil, sa haine, son amertume, ses affections secrètes et finalement, la transformation qu'il a vécue à l’automne de sa vie. Un avare exécré par sa famille et aliéné du monde qui, anxieux et sans ressources dans l’univers opaque qui l’entoure, élevé par une mère recluse, a développé une seule passion, l’argent. L’argent était pour lui son arme secrète, celle qui le vengerait de ses nombreuses frustrations. Le personnage me rappelle largement celui de Séraphin, le célèbre protagoniste d’ Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon, paru l’année suivante (1933). Un être rongé par des animosités, en guerre contre le monde, mais qui cache au plus profond de lui une âme d’enfant vulnérable, altérée d’absolu. Le texte est empreint du catholicisme de Mauriac en cela qu’il peut être lu comme une longue réflexion sur la foi, la fausse dévo...

Hubert Aquin - Prochain épisode

Rébarbatif non seulement au premier abord, Prochain Épisode exige de la patience et une forme particulière de recueillement, qui consiste à s’absorber dans le texte tout en s'en distanciant. S’absorber pour pouvoir suivre le propos, puisque le roman nous plonge dans l’univers délirant et quelque peu hermétique d’un névrosé. Prendre du recul, puisque notre intelligence risque de se laisser décourager par les divagations décousues du narrateur, voire de subir des lésions durables. Car le texte se montre presque méchant dans son refus de communiquer spontanément avec le lecteur, dans son rejet de la notion de grâce, de fluidité en écriture. Des phrases qui te font trébucher à chaque pas, qui te coupent l’herbe sous le pied. On serait soulagé d’apprendre que cette forme particulière de dégagement concentré s’acquiert toute seule au fil des pages. Le texte cultive sa propre réception. On s’y prendrait mieux en soignant le dosage quotidien. L’idéal serait de commencer par une lecture au ...

Ralph Ellison : Homme invisible, pour qui chantes-tu?

Paru en 1952, ce roman fait partie du canon littéraire américain, et son auteur a sa place au panthéon littéraire du pays. Souvent cité comme étant le premier roman moderne publié par un auteur afro-américain, il entre en dialogue avec de grands mouvements de son temps tels que l’existentialisme, le théâtre de l’absurde, le surréalisme, etc. tout en s’inscrivant dans un contexte historique bien précis : le mouvement des droits civiques. À la fois social et personnel, historique et psychologique, réaliste et onirique, c’est un texte remarquable tant par son style que par l’originalité de son intrigue. Le roman gravite autour du grand thème du racisme, mais plutôt que de s’en tenir à ses manifestations extérieures, économiques et sociales, il scrute ses séquelles individuelles, les traumatismes profonds et les distorsions qu’il inflige à ses victimes. L’invisibilité est, on l’aura deviné, une métaphore de l’effacement, de la déshumanisation des Afro-américains.  C’est un récit initia...

Emmanuelle Pierrot, La version qui n'intéresse personne

Un page turner , écrit à la façon d’un thrilleur, accrocheur, bien rythmé, plein de suspense. Le roman soulève des interrogations inquiétantes d’une brûlante actualité : le sexisme qui perdure, à peine décoiffé malgré des décennies de luttes féministes, omniprésent jusque dans les communautés dites alternatives, qui se font souvent fortes de porter des messages progressistes d’égalité et de respect. À Dawson, village yukonnais associé volontiers à la Ruée vers l’or du Klondike, d’un charme touristique certain, l’héroïne du roman, Sasha, une punk montréalaise, s’y établit avec son ami d’enfance Tom, entourée de ses amis punks et anarchistes, tous arborant fièrement leurs convictions gauchistes.  Au fil des pages, le climat placide qui règne parmi les amis s’assombrit progressivement, et Sasha finit par devenir la cible d’une cabale cruelle aux motivations sexistes.  La communauté progressiste s’adonne sans trop de gêne à un ostracisme implacable dès lors qu’une personne est res...

John Steinbeck, Les raisins de la colère (trad. Maurice-Edgar Coindreau et Marcel Duhamel)

John Steinbeck, Les raisins de la colère (trad. Maurice-Edgar Coindreau et Marcel Duhamel) Contexte historique Le roman raconte la migration forcée d’une famille « d’Oakies », c’est-à-dire d’habitants des États du Sud. Migration forcée, en effet, car ce qui pousse les paysans à quitter leurs terres est l’impossibilité de continuer à les cultiver et donc de subvenir à leurs besoins, la révolution technologique en agriculture imposant l’omniprésence des tracteurs et des technologies d’élevage industrielles et chassant les paysans de leurs fermes. Les Joad sont des métayers, c’est-à-dire des « personne[s] qui exploite[nt] une métairie, qui bénéficie[nt] d’un bail à métayage », le métayage étant un « mode de location d’un domaine agricole, stipulant le partage entre le propriétaire et le locataire du produit des récoltes, variable selon les années », selon le Dictionnaire de l’Académie française . Autrement dit, les paysans ne possèdent pas la terre qu’ils labourent. Ces gens ont d’abord ...

Ernest Hemingway, Le soleil se lève aussi

Février 2024 Ce fut ma deuxième rencontre avec l’éminent romancier américain, après Le vieil homme et la mer que j’ai lu plus tôt en 2023. Je crois que ce dernier roman m’a impressionné plus que Le Soleil se lève aussi . Je reconnais le même style dans les deux textes, la même démarche artistique, mais Le vieil homme et la mer est plus poétique, plus délicat, plus touchant. Mes lecteurs, si tant est qu’il y en ait, doivent être surpris de la frugalité des phrases que je viens d’écrire. Ce style minimaliste est-il tributaire de ma récente lecture de deux romans d’Hemingway? Ou y aurait-il quelque autre raison, quelque part dans le tréfonds de mon subconscient, là où la mer se fait opaque et inhumaine, tel le merlan remorquant la chaloupe du vieil homme? J’ai l’impression que cet épuisement de mon bagout me revient de temps à autre, surtout lorsque j’ai eu déployé un effort intellectuel particulièrement prodigue, par exemple un essai colossal, inutilement approfondi et ambitieux, q...

Eric Plamondon - Mayonnaise

Mars 2018 Une mosaïque de fragments. Une histoire impersonnelle (celle d’un personnage historique, Richard Brautigan) nourrie d’anecdotes, d’historiettes curieuses et de renseignements encyclopédiques présentés pêle-mêle avec des digressions de toute sorte : des réflexions sur la vie, sur n’importe quoi, de petits poèmes, des extraits de journaux… La vie dans toute sa splendide et monotone variété. Un langage simple, parlé, épuré de tout artifice (du moins en apparence), presque antilittéraire et pourtant vif, rythmé, coloré, suggestif. Plamondon redonne à la prose une étincelle souvent perdue, à l’instar, dit-il, de son écrivain fétiche, l’objet de sa recherche – Brautigan. Le postmodernisme ressuscité dans la deuxième décennie du 21 ème siècle.

Gabrielle Roy, Ces enfants de ma vie

Février 2019 Février 2019 Un roman qui raconte le passage de l’enfance à l’âge adulte – aussi bien chez les enfants que chez l’institutrice. Il raconte aussi la difficulté de vivre dans une campagne reculée à l’époque de la protagoniste (elle devrait être celle de la Grande dépression), isolé de tout, condamné à une vie sans joie et sans avenir : « Au fond il n’y avait pourtant par là rien à voir. Ni toit de maison, ni grange, ni même de ces minuscules greniers à blé comme il y en eut partout dans la plaine au temps de trop abondantes récoltes qui ne s’écoulaient pas. Seulement un bout de route de terre qui s’élevait légèrement tout en tournant un peu sur lui-même et aussitôt se perdait dans l’infini. » (p. 94) Or cette sensation d’étouffement ne vient pas de l’espace lui-même mais bien des gens qui l’habitent. Ainsi, la narratrice suggère que c’est bien eux, l’ordre social qu’ils ont instauré, par opposition à la liberté des « sauvages » (Médéric et sa mère), qui ser...

Amin Maalouf, Les Échelles du Levant

Janvier 2020 Un roman incroyablement touchant, profondément humain, tendre, tissu de grâce, mais aussi blessant, laissant des marques lancinantes, tant il est imbu de douleur et de commisération. Dans un monde et un siècle de plus en plus déshumanisés, lire un tel roman relève d'un véritable baume sur le coeur, un moment de répit. La plume d’Amin Maalouf y est habitée par la gracieuseté radieuse que l'on lui connaît. Des brins d’humour s’y infiltrent aux moments les plus dramatiques, un humour séraphique, dépourvu de méchanceté ou de malice, étranger au sarcasme et ami de la miséricorde. L’humilité de l’auteur est telle qu’à des moments on croirait lire un livre de mémoires – comme si l’écrivain s’effaçait derrière les personnages, se muant en humble rapporteur de faits, en chroniqueur anonyme. On peut se demander, par moments, si on est en train de lire une œuvre littéraire ou plutôt un recueil d’anecdotes, relatés d’une façon terre-à-terre. Et c’est souvent dans la foulée d’u...