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Messages

Affichage des messages portant l'étiquette Québec

Érika Soucy et Geneviève Bigué – La maison cachette

Cet album de bandes dessinées jeunesse traite d’un sujet grave et promet de faire réfléchir les adultes tout en réconfortant les enfants. La violence conjugale est l’épicentre du drame narré par les deux autrices québécoises. Un foyer familial québécois blanc qui étouffe sous le pouvoir autoritaire du père, lequel va jusqu’à installer un carillon devant la porte d’entrée de la maison, question de mieux surveiller et contrôler les sorties des siens. Cette présence despotique n’est jamais montrée explicitement, on en mesure simplement les dégâts : le mari-père n’est jamais représenté dans l’album si ce n’est sous forme d’ombre. Le caractère virtuel, impersonnel de cette toute-puissance la rend d’autant plus effrayante.  La maison cachette (couverture) La mère et ses deux enfants s’enfuient donc, une nuit, dans une auberge pour femmes victimes de violence conjugale, où ils sont accueillis par la présence aimable et rassurante de la préposée Caroline, une femme noire. Ainsi, cette aube...

Corail et Douance : l’inquiétante sérénité

 Le 30 mars 2026, les groupes québécois Douance et Corail se sont produits sur la petite scène du club Verre bouteille , dans le Plateau-Mont-Royal, à Montréal. C’était une soirée de fin d’hiver, où le printemps n’avait pas encore montré le bout de son nez, mais où l’on sentait déjà le redoux imminent dans l’air. J’ai arpenté l’avenue Mont-Royal, de la station Mont-Royal jusqu’au Verre bouteille . Cela faisait des années que je n’y étais pas passé. Le charme un tantinet inquiétant de cette artère n’avait pas bougé d’un pouce. La transition entre les milieux plus hipster, plus près de la Montagne, et les ruelles plus sombres a été un moment que j’ai été content de revivre. Si je connaissais déjà bien le groupe Douance grâce à leurs deux albums, le groupe Corail m’était presque inconnu. J’en avais tout au plus croisé le nom lors de mes flâneries sur la Toile, mais je savais que ce serait quelque chose de bon, rien qu’en raison de leur alliance avec Douance. J’avais raison : les deux ...

Jean-Charles Harvey – Les demi-civilisés

On considère que ce roman fut un précurseur spirituel de la Révolution tranquille au Québec. Il s’attaque en effet à l’ancien ordre des choses, au conservatisme, voire à l’immobilisme dans lequel baignait le Québec de l’époque (le début du 20 e  siècle). Un monde étouffé par l’église omnipotente, alliée du pouvoir exécutif et du monde des affaires (voire de la contrebande de drogue) : « la triple alliance du capital, du pouvoir civil et des choses saintes ». Par la hardiesse de son réquisitoire contre le statu quo, le roman fit esclandre et gagna du même coup les sympathies de la jeunesse de l’époque. Il fut mis à l’index, et l’auteur fut banni de la profession journalistique pendant un certain temps. On ne s'empêchera pas de noter le caractère quelque peu naïf de certaines envolées polémiques, le ton sermonneur. Ce qui est particulier, et où réside selon moi le principal mérite du livre, c’est le parallélisme entre deux plans narratifs : l’un axé sur le social et ...

Hubert Aquin - Prochain épisode

Rébarbatif non seulement au premier abord, Prochain Épisode exige de la patience et une forme particulière de recueillement, qui consiste à s’absorber dans le texte tout en s'en distanciant. S’absorber pour pouvoir suivre le propos, puisque le roman nous plonge dans l’univers délirant et quelque peu hermétique d’un névrosé. Prendre du recul, puisque notre intelligence risque de se laisser décourager par les divagations décousues du narrateur, voire de subir des lésions durables. Car le texte se montre presque méchant dans son refus de communiquer spontanément avec le lecteur, dans son rejet de la notion de grâce, de fluidité en écriture. Des phrases qui te font trébucher à chaque pas, qui te coupent l’herbe sous le pied. On serait soulagé d’apprendre que cette forme particulière de dégagement concentré s’acquiert toute seule au fil des pages. Le texte cultive sa propre réception. On s’y prendrait mieux en soignant le dosage quotidien. L’idéal serait de commencer par une lecture au ...

Marie-Hélène Poitras, Galumpf

Ce recueil de nouvelles, je l’ai découvert en consultant la liste des récipiendaires de prix littéraires au Québec des dernières années, sur le site de la BAnQ. Galumpf a reçu le Prix du Gouverneur général en 2023. Pendant que je lisais, le livre se révélait à moi par couches successives, surprenantes et variées. Tel un oignon qu’on était en train de peler, le recueil nous réserve aussi des moments poignants, où les larmes sont près de sourdre. Le bal est ouvert par deux nouvelles sur la jeunesse : l’une suivant les pas de deux jeunes amants, l’autre talonnant une Fifi Brindacier montréalaise qui promène un chien énorme, lequel finit par s’évader. Dans cette deuxième nouvelle, l’action se situe à Rosemont, et on y flaire les odeurs, les ambiances et les textures caractéristiques de la ville. Des textures d’été qui tire à sa fin : mélancolique, suave et piqué d’un début d’inquiétude. Ces premiers récits promettent un voyage à la fois doux et angoissant, une sensation qui persistera jusq...

Emmanuelle Pierrot, La version qui n'intéresse personne

Un page turner , écrit à la façon d’un thrilleur, accrocheur, bien rythmé, plein de suspense. Le roman soulève des interrogations inquiétantes d’une brûlante actualité : le sexisme qui perdure, à peine décoiffé malgré des décennies de luttes féministes, omniprésent jusque dans les communautés dites alternatives, qui se font souvent fortes de porter des messages progressistes d’égalité et de respect. À Dawson, village yukonnais associé volontiers à la Ruée vers l’or du Klondike, d’un charme touristique certain, l’héroïne du roman, Sasha, une punk montréalaise, s’y établit avec son ami d’enfance Tom, entourée de ses amis punks et anarchistes, tous arborant fièrement leurs convictions gauchistes.  Au fil des pages, le climat placide qui règne parmi les amis s’assombrit progressivement, et Sasha finit par devenir la cible d’une cabale cruelle aux motivations sexistes.  La communauté progressiste s’adonne sans trop de gêne à un ostracisme implacable dès lors qu’une personne est res...

Bizarrerie et langueur montréalaises: Yum, Magi Merlin et The Forties

Trois artistes montréalais de styles différents mais animés d’une veine partagée ont joint leur forces pour une soirée intime le 4 avril, à l’espace artistique et club social  Le Scaphandre  (The Diving Bell). Le trio  Yum , l’artiste solo  Magi Merlin  et le projet  The Forties  ont offert à un public clairsemé mais dévoué un programme musical concis, compact, de courte durée mais bien articulé. Cette veine partagée se situait au confluent d’une bizarrerie ingénue, teintée de nuances modérément glauques, et des sensations langoureuses d’une pop R&B aux allures hipster. L’espace du club social était particulièrement adapté à l’événement : très spacieux, enveloppé de ténèbres énigmatiques, rempli d’une froideur stylée. Ce n’est pas un bar tout court mais un terrain artistique polyvalent intégrant entre autres un comptoir. Une  présentation approfondie  a déjà paru sur les pages de KMW l’été dernier, à l’occasion de son inauguration. ...

La fougue disciplinée: Meggie Lennon, Legal Vertigo et Bon Enfant

Fan de Canailles, j’ai été tout de suite intrigué par le nouveau projet de Daphné Brissette, Étienne Côté et Mélissa Fortin – Bon Enfant. J’en ai entendu parler pour la première fois il y a presque un an. C’est à cette époque que mon oreille a pu capter les derniers accords de leur spectacle sous l’aile des dimanches Déplogue! au Quai des brumes. Je suis arrivé très en retard ce soir-là, mais j’ai quand même pu deviner l’espèce de rock progressif qui épousait étonnamment bien la voix abrasive de Brissette, front-woman de Canailles. Alors, quand j’ai remarqué la myriade d’affiches couvrant actuellement les murs de Montréal et annonçant la venue au monde de leur premier opus éponyme, je me suis promis de ne plus manquer l’occasion. D’autant plus que, en attendant, j’ai pu faire connaissance avec leur nouveau-né en ligne. Cette fois-ci l’occasion nous a été offerte par le festival M pour Montréal, hébergé ce jour-là par Le Ministère. Aux côtés de Bon Enfant, nous avons pu découvrir deux a...

Cheshire Carr à la Maison de la culture Notre-Dame-de-Grâce

Le dernier jour glacé de cet hiver s’est terminé pour moi dans la chaleur discrète de la Maison de la culture Notre-Dame-de-Grâce – un lieu qui me change toujours les idées et qui, mine de rien, finit par me sortir des impasses dans lesquelles je m’égare tout seul. Tout comme le quartier qui l’entoure, la Maison est vieille, taciturne, aux escaliers grinçants. On dirait à tort qu’elle sent le moisi (puisqu’en réalité elle sent bon). Elle a le cœur radieux et tendre.  C’est bien dans cet espace accueillant que le groupe montréalais Cheshire Carr s’est produit le 26 mars 2019, dans la pénombre relaxante du petit salon multifonctionnel. Le spectacle faisait partie du réseau Accès culture, qui offre aux habitants de la ville des événements culturels de qualité très accessibles. Comme le groupe nous l’a appris, il se produisait sur l’invitation de la Maison de la culture Notre-Dame-de-Grâce, un fait déjà prometteur à mes yeux. En fait, je ne connaissais aucunement la musique du band : j...

Mardi gras avec Le Winston Band et Lemongrab

Si, avant de grimper l’escalier qui mène à La Salla Rosa,  je n’avais pas dû recevoir les caresses glaciales du boulevard Saint-Laurent, je me serais bien cru quelque part à la Nouvelle-Orléans ce mardi 6 mars 2019.  La salle était remplie de l’ambiance exubérante et radieuse typique des défilés de la métropole louisianaise. L’esprit qui y régnait était passablement farfelu, ouvert et surtout dépourvu de jugement sur qui que ce soit. Des costumes bigarrés, des couleurs voyantes, des slogans et des inscriptions biscornues pavoisant les murs (« Des grillons au gouvernement »), des pantins grotesques tels qu’une tête énorme trônant aux abords de la scène ou un énorme grillon manœuvré par deux opérateurs eux-mêmes fardés et multicolores, des tables surchargées de maintes casseroles et assiettes destinées à régaler les participants au bal masqué … tout un petit monde aussi disparate qu’uni dans son état d’âme.     Les visiteurs non costumés, dont moi-même, faisaient ...

Eric Plamondon - Mayonnaise

Mars 2018 Une mosaïque de fragments. Une histoire impersonnelle (celle d’un personnage historique, Richard Brautigan) nourrie d’anecdotes, d’historiettes curieuses et de renseignements encyclopédiques présentés pêle-mêle avec des digressions de toute sorte : des réflexions sur la vie, sur n’importe quoi, de petits poèmes, des extraits de journaux… La vie dans toute sa splendide et monotone variété. Un langage simple, parlé, épuré de tout artifice (du moins en apparence), presque antilittéraire et pourtant vif, rythmé, coloré, suggestif. Plamondon redonne à la prose une étincelle souvent perdue, à l’instar, dit-il, de son écrivain fétiche, l’objet de sa recherche – Brautigan. Le postmodernisme ressuscité dans la deuxième décennie du 21 ème siècle.

Gilles Archambault, Courir à sa perte

Mars 2020  Un livre de silences, rempli du frofrou de pages tournées. Un livre de l'amour des mots et des phrases. Je m'y suis tout de suite reconnu. Le protagoniste est comme mon double. L'enlisement vertigineux vers la disparition (ou la réincarnation) de toute chose. La perte en est-elle une vraiment? Qu'est-ce qu'une vie remplie de sens? Qu'est-ce qu'une vie ratée? Autant de questions existentialistes que ce livre traite avec une insoutenable légèreté. De nombreuses occurrences de phrases comme "ce n'est pas faux", "il n'a pas tort", etc. pour signifier le reniement des vaines prétentions d'exclusivité et de toute-puissance.

Dany Laferrière, L'énigme du retour

Décembre 2016 Le roman L'énigme du retour de Dany Laferrière a paru en 2009 est s'est vu décerner quatre prix littéraires prestigieux. Le roman présente des liens manifestes avec un autre texte de Laferrière, Chronique de la dérive douce , qui, lui, connaît deux éditions comportant des différences importantes (1994 et 2012). Les deux textes sont des images spéculaires : si Chronique de la dérive douce raconte l’arrivée de Vieux à Montréal (l’énigme de l’arrivée, comme dit la publicité de l’édition de 2012), Énigme du retour retrace le retour de l’écrivain déjà célèbre et d’âge mûr dans son pays natal à l’occasion des funérailles de son père. En d'autres termes,  Énigme du retour revient sur les pas de Chronique de la dérive douce . Par ailleurs, les deux textes affichent des particularités formelles similaires : ce sont des romans-poèmes, des romans en vers, comportant de nombreuses scènes au souffle lyrique, des passages contemplatifs d'un charme mystérieux rappelan...