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Affichage des messages portant l'étiquette Classiques

Boris Vian, L’écume des jours

 Comme le rappelle la très éclairante préface de Gilbert Pesturau, L’écume des jours est foncièrement influencé par le jazz. Le jazz se retrouve dans la texture même du roman, dans sa composition. Tout comme le jazz, le roman oscille entre optimisme éclatant et visions mélancoliques, morbides, sinistres. C’est un univers à l’eau de rose qui tourne au vinaigre en un tournemain. Ce qui accuse davantage le drame de cette dualité réside dans l’impassibilité des protagonistes, qui demeurent ingénus et résignés jusqu’à la fin, ne remettant jamais en cause l’ordre des choses, les règles de l’univers où ils évoluent. Ils gobent la monstruosité du monde environnant. Ils s’y soumettent sans broncher, heureux des brefs instants de joie que l’existence leur accorde. Comme dans un dessin animé, leur souffrance paraît anodine, a quelque chose de ludique, comme s’il s’agissait d’un moment de jeu d’enfant et non d’une situation réelle. Ce côté ludique de la tragédie mise en scène est très jazz, l...

François Mauriac, Le nœud de vipères

Un homme au chapitre de la mort, prénommé Louis, écrit une lettre à sa femme pour y faire son examen de conscience, vider son cœur, lui raconter son orgueil, sa haine, son amertume, ses affections secrètes et finalement, la transformation qu'il a vécue à l’automne de sa vie. Un avare exécré par sa famille et aliéné du monde qui, anxieux et sans ressources dans l’univers opaque qui l’entoure, élevé par une mère recluse, a développé une seule passion, l’argent. L’argent était pour lui son arme secrète, celle qui le vengerait de ses nombreuses frustrations. Le personnage me rappelle largement celui de Séraphin, le célèbre protagoniste d’ Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon, paru l’année suivante (1933). Un être rongé par des animosités, en guerre contre le monde, mais qui cache au plus profond de lui une âme d’enfant vulnérable, altérée d’absolu. Le texte est empreint du catholicisme de Mauriac en cela qu’il peut être lu comme une longue réflexion sur la foi, la fausse dévo...

Hubert Aquin - Prochain épisode

Rébarbatif non seulement au premier abord, Prochain Épisode exige de la patience et une forme particulière de recueillement, qui consiste à s’absorber dans le texte tout en s'en distanciant. S’absorber pour pouvoir suivre le propos, puisque le roman nous plonge dans l’univers délirant et quelque peu hermétique d’un névrosé. Prendre du recul, puisque notre intelligence risque de se laisser décourager par les divagations décousues du narrateur, voire de subir des lésions durables. Car le texte se montre presque méchant dans son refus de communiquer spontanément avec le lecteur, dans son rejet de la notion de grâce, de fluidité en écriture. Des phrases qui te font trébucher à chaque pas, qui te coupent l’herbe sous le pied. On serait soulagé d’apprendre que cette forme particulière de dégagement concentré s’acquiert toute seule au fil des pages. Le texte cultive sa propre réception. On s’y prendrait mieux en soignant le dosage quotidien. L’idéal serait de commencer par une lecture au ...

Alice in Wonderland en français : étude comparative de trois traductions du livre de Lewis Carroll

Alice in Wonderland en français : étude comparative de trois traductions du livre de Lewis Carroll Auteur: Yavor Petkov On risque d’être surpris en découvrant qu’un des livres les plus traduits du monde est réputé intraduisible; qu’un des livres pour enfants les plus emblématiques n’est pas tout à fait un livre jeunesse; que l’auteur d’une aventure livresque parmi les plus insolites était connu pour sa personnalité traditionnelle, conservatrice, voire austère, et que sa figure est aussi controversée qu’entourée de mystère; qu’un narratif plutôt opaque s’est gagné un tel attachement de la part du public. Alice in Wonderland est un effectivement livre tissu de contradictions, à l’instar de son auteur. Pour les traducteurs d’aujourd’hui et d’antan, il a toujours incarné un défi particulier, ce qui explique en partie le désir jamais assouvi de s’y essayer encore et encore, que ce soit sous la forme d’une traduction au sens propre ou de diverses adaptations ciblant des publics et des objec...

John Steinbeck, Rue de la Sardine

Premier roman de Steinbeck que je lis. Évidemment, je connaissais le nom de l’écrivain, et Rue de la Sardine ( Cannery Row ) m’avait été recommandé par ma bien-aimée. Je m’attendais à une œuvre de réalisme social, mais il n’en fut rien. Le texte s’apparente au réalisme, certes, mais qui porte sur la réalité un regard lumineux, clément, rempli d’une gaîté étrange, comme initié à une bonne nouvelle qu’il ne nous est pas donné de connaître.  Il s’agit d’une fresque de la réalité de la ville californienne de Monterey pendant la Grande dépression et plus particulièrement d’un quartier industriel spécialisé dans la fabrication de conserves de poisson et d’autres produits de la pêche. En effet, tout y gravite autour du monde aquatique : les conserveries, le laboratoire de Doc, l’étang où Mac et consorts vont capturer la commande de grenouilles, etc. C’est un mini-écosystème où se côtoient différentes classes du règne animal : les poissons, les mammifères, les amphibiens et les humains. L...

Gabrielle Roy, Ces enfants de ma vie

Février 2019 Février 2019 Un roman qui raconte le passage de l’enfance à l’âge adulte – aussi bien chez les enfants que chez l’institutrice. Il raconte aussi la difficulté de vivre dans une campagne reculée à l’époque de la protagoniste (elle devrait être celle de la Grande dépression), isolé de tout, condamné à une vie sans joie et sans avenir : « Au fond il n’y avait pourtant par là rien à voir. Ni toit de maison, ni grange, ni même de ces minuscules greniers à blé comme il y en eut partout dans la plaine au temps de trop abondantes récoltes qui ne s’écoulaient pas. Seulement un bout de route de terre qui s’élevait légèrement tout en tournant un peu sur lui-même et aussitôt se perdait dans l’infini. » (p. 94) Or cette sensation d’étouffement ne vient pas de l’espace lui-même mais bien des gens qui l’habitent. Ainsi, la narratrice suggère que c’est bien eux, l’ordre social qu’ils ont instauré, par opposition à la liberté des « sauvages » (Médéric et sa mère), qui ser...

Réjean Ducharme - L'avalée des avalés

2017 Un roman énorme. Je vais essayer de le commenter en cinq phrases. Un roman sur l’enfance, sur la révolte enfantine contre le monde tout aussi injuste que tiède des adultes. Un roman où l’on hésite entre la sympathie et l’horreur à l’endroit de l’héroïne Bérénice. Un roman où chaque phrase est un défi – le soliloque de Bérénice frôle (et parfois, embrasse carrément) le délire du dément, en mettant le lecteur à bout de nerfs. Langue luxuriante, surprenante et provocatrice à l’instar de celle des enfants, qui aiment jouer avec des mots entendus, mais pas toujours compris. Un roman difficile pour le lecteur, tant il manque de rythme et d’intrigue.

Yves Beauchemin - Les émois d'un marchand de café

Avril 2020 Gros volume que j’ai eu le bonheur d’acheter à une braderie. Saga familiale épique et imposante. Drame capitaliste. Élégie urbaine. Derrière les faits divers, en filigrane, le récit d’une maladie collective qui assiège petit à petit les âmes pour les empoisonner de l’absinthe du doute, de la folie, de la fourberie. Les caractères que l’auteur dépeint oscillent sans répit entre le bon sens et la folie. Comme dans Le Matou, on n’est jamais sûr si les héros ne sont pas en train de perdre la raison. Des esprits malins ne cessent de taquiner leur esprit, leurs valeurs et leurs idées. Rien n’est définitif. Le sublime ne boude pas le vulgaire. Yves Beauchemin a une plume singulière. Tantôt philosophique, profonde, osée, tantôt triviale, frôlant la plaisanterie douteuse, la platitude, l’utilitarisme. Son roman ne manque pas de propos vexatoires, à l’endroit des pauvres, des laids, des malheureux, de ceux qui sont dépourvus de talent, des invisibles de cette terre. Comme si...

Jacques Poulin. Volkswagen Blues

Juin 2021   Ce roman est tellement vrai qu’il ne reste pas grand-chose à en dire. Il rend la vie du commentateur dure, notamment grâce à son apparente limpidité. Telle une eau limpide, on promène ses membres sous la surface, on les voit bouger, et on se croit entouré de transparence. Le texte procède par accumulation, il se forme dans la durée, tout comme un voyage révèle tout son sens après avoir pris fin. En revanche, dans le feu de l’action, c’est la monotonie et l’insignifiance qui semblent le lot des voyageurs. Sur la route de Kerouac, hypertexte probable de ce roman, opère le même genre d’entassement de fragments qui aboutit de façon organique et imperceptible à un ensemble complexe qu’on ne saurait disséquer sans nuire à sa qualité. Le tout est plus grand que la somme des parties. La fin est touchante et belle, il s'en est fallu d'un poil pour que je ne pleure une larme. Je trouve que le personnage principal incarne les traits caractéristiques de gens d'ici : sa rése...

Honoré de Balzac, Béatrix

Printemps 2022 Roman tortueux et difficile à lire, mais aussi accaparant qu'un thriller américain. Ce n'est pas étonnant quand on parle de Balzac. Il me sera difficile de consigner toutes mes impressions, tant elles sont protéiformes. Je me limiterai à quelques phrases. La glaise et les paludiers de la Bretagne, mystique et d’un pittoresque sobre et d’autant plus enivrant. Pour avoir visité la Bretagne, je peux absolument ressentir l’émotion. La famille simple, orthodoxe, désuète de Calyste. J’aime cette mentalité-là (je ne suis pas d'obédience conservatrice, je vote à gauche). Cette volonté de droiture morale combinée à une bonté simple, à la bonne franquette. Cela s'applique-t-il à la Bretagne d’aujourd’hui? J’ai trouvé ces images très puissantes. Le personnage de Camille Maupin est également complexe, mais vivant, réaliste. Adrien Moreau - Honoré de Balzac, Béatrix . Philadelphia: George Barrie & Son, 1897 À partir du moment où Béatrix fait son apparition cepen...

Alphonse de Lamartine, Geneviève, histoire d'une servante

Geneviève, histoire d'une servante Yavor Petkov Avril 2023 Faute de temps et de force mentale, cette fois-ci, au lieu de m'atteler moi-même à l'analyse de ma dernière prouesse en tant que lecteur, je cède le plancher aux autres lecteurs assidûs et penseurs passionnés.  Là-aussi, le manque de temps me forcera à être très économe.  Deux mots de moi-même, tout de même : Roman fleur bleue, quelque peu peu schématique et à l'eau de rose, surtout vers la fin. Pas très habile et peu inspiré dans l'ensemble, ce livre offre néanmoins quelques passages émouvants et pénétrants, notamment pour ce qui est du discours de Geneviève. Je peux facilement entendre la voix de la vraie personne qu'aurait imaginé l'auteur en écrivant. Je peux imaginer ma propre tante conter son chemin de croix sur le même ton. Je peux flairer les blessures et le souffle fourbu de cette femme stoïque et exemplaire qui rejoint plus ou moins l'archétype de la sainte, de la martyre. Rien que pour...

Gaston Miron, L'Homme rapaillé

Septembre 2017   Il n’est guère facile pour moi de disserter sur de la poésie, car j'ai un penchant net pour la prose. Il m'est encore moins facile de commenter la poésie d’un des plus grands poètes québécois. Je vais cependant m’y aventurer, à mes risques et périls. L’Homme rapaillé est un recueil des recueils, un florilège de  qui permet de suivre le cheminement esthétique du poète. Le titre, très bien choisi, résume bien la portée poétique du livre : le québécisme rapaillé accuse le caractère national, le côté terroir de sa poésie tout en suggérant le problème psychologique de base qui structure la poésie mironienne – celui de l’être en manque d’unité, de cohésion interne, de solidité existentielle, de vigueur et de chaleur. C’est une poésie  à tout le moins originale. Gaston Miron a une voix qui lui est propre, solennelle, laudative, exaltée, parfois douloureuse.   Des images saisissantes, inattendues, paradoxales et stimulantes pour l’imagin...