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Ernest Hemingway, Le soleil se lève aussi

Février 2024

Ce fut ma deuxième rencontre avec l’éminent romancier américain, après Le vieil homme et la mer que j’ai lu plus tôt en 2023. Je crois que ce dernier roman m’a impressionné plus que Le Soleil se lève aussi. Je reconnais le même style dans les deux textes, la même démarche artistique, mais Le vieil homme et la mer est plus poétique, plus délicat, plus touchant.

Mes lecteurs, si tant est qu’il y en ait, doivent être surpris de la frugalité des phrases que je viens d’écrire. Ce style minimaliste est-il tributaire de ma récente lecture de deux romans d’Hemingway? Ou y aurait-il quelque autre raison, quelque part dans le tréfonds de mon subconscient, là où la mer se fait opaque et inhumaine, tel le merlan remorquant la chaloupe du vieil homme? J’ai l’impression que cet épuisement de mon bagout me revient de temps à autre, surtout lorsque j’ai eu déployé un effort intellectuel particulièrement prodigue, par exemple un essai colossal, inutilement approfondi et ambitieux, que j’ai écrit pour un cours de traduction littéraire dont les attentes en matière de qualité étaient bien en deçà. J’étais comme vidé de mon contenu pendant des jours. J’espérais que mon moulin à mots se remettrait à tourner, que ma grange se remplirait de nouveau un jour, mais cela ne s’est jamais vraiment produit. J’avais déposé un fragment de mon cœur dans cet écrin fortuit et sans valeur et j’étais incapable de dire pourquoi.

Hemingway souffrait-il de peines pareilles? Était-ce la raison de sa parcimonie verbale? « A man of a few words », c’est ce qu’a dit à propos de moi une de mes anciennes supérieures. Je ne le suis point, mais je tentais alors de me montrer dur à cuire, simulacre que ma patronne avait dû flairer sans difficulté, car ce n’était pas ma conduite habituelle. C’était probablement de l’ironie de sa part.

Le Soleil se lève aussi retrace les pérégrinations d’un groupe d’amis anglo-saxons à France et en Espagne. Leurs occupations n’ont rien de remarquable ni de romanesque. On pourrait voir chez l’écrivain un disciple de Flaubert, adepte de son ambition d’écrire des livres sur rien, en ciselant d’autant mieux son style, en labourant l’épiderme du récit. Les personnages passent leurs journée à manger et, surtout, à boire. Un véritable fétichisme de l’alcool et de la nourriture qu’on retrouve dans Paris est une fête. D’ailleurs, dans Paris est une fête, Hemingway nous donne sa propre recette de l’écriture : écrire avec les mots de tous les jours et sur les choses de tous les jours; se limiter à l’action, sabrer sans pitié toute fioriture, toute digression descriptive, avec comme objectif ultime de rester au plus près de la vérité.

Le protagoniste entretient un rapport ambigu à ce qui l’entoure. On ne comprend pas s’il éprouve de l’affection envers les autres, s’il approuve ou désapprouve leurs actes. Il paraît indifférent ou laxiste à l’égard du monde, mais on devine quand même qu’un certain drame se joue quelque part sous la surface, en contrebas de l’action, comme la lutte solitaire du poisson hameçonné au tréfonds de l’océan. Le drame du macho privé de l’exercice de sa virilité qui rappelle les bœufs (bovins châtrés) exploités comme des coussins de sécurité en tauromachie, les flots d’alcool qui inondent l’existence des amis, la violence gratuite de la corrida, qui emporte aussi bien les bêtes que les hommes, qui sont pourtant là pour exhiber leur triomphe du monde animal, la cruauté contingente que les aficionados ont érigée en art … tout dans ce roman transsude le mal-être. Même l’antisémitisme flagrant du discours des personnages, qui narguent et rudoient leur compagnon Robert Cohn en invoquant explicitement son origine juive participe du même soupir de résignation devant l’existence. J’ai l’impression que le romancier étale les ignominies du monde sans cacher son appartenance à ce même monde, sans le justifier ni le soutenir, mais sans non plus se hisser jusqu’à la posture moralisatrice. Le monde, il nous le fait voir, peser, renifler, ressentir. Nous en sommes transpercés, tout comme le narrateur. L’écrivain n’est pas aveugle à l’injustice, mais il sait que le monde est injustice, que c’est la condition humaine. Il compatit et partage plutôt que de juger, alimentant ainsi le leitmotiv christique qui traverse le discrètement le texte. L’évocation de la nourriture y est aussi pour quelque chose : les repas sont tous simples, sommaires, voire maigres. Sont-ils suffisants pour rassasier un escadron de jeunes noceurs avinés. Ils mangent du poulet ou des œufs bouillis, sans pain ni accompagnement. La substance s’échancre et leur glisse entre les mains. Les victuailles sont chiches, et les humains sont près de rester sur leur faim. Cette présence fugace de la nourriture caractérise aussi Le vieil homme et la mer, qui renvoie directement à la parabole biblique du poisson qui suffit à nourrir une multitude.

Toute cette sensorialité lancinante est très bien rendue par le traducteur Maurice-Edgar Coindreau. Il a réussi merveilleusement bien à faire épouser le phrasé à la fois percutant et ambigu de l’auteur (plutôt naturel pour l’anglais) à une langue comme le français, dont le mouvement interne est, tout à l’opposé, patient, précis, ordonné, construit. Écrire Hemingway en français, c’est inventer une nouvelle langue, et le traducteur a vraiment bien réussi le pari.

Volume consulté :

Ernest Hemingway. Le soleil se lève aussi. Trad. Maurice-Edgar Coindreau. Gallimard, Paris, 1933 (édition électronique de 2023).

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