Passer au contenu principal

Bizarrerie et langueur montréalaises: Yum, Magi Merlin et The Forties

Trois artistes montréalais de styles différents mais animés d’une veine partagée ont joint leur forces pour une soirée intime le 4 avril, à l’espace artistique et club social Le Scaphandre (The Diving Bell). Le trio Yum, l’artiste solo Magi Merlin et le projet The Forties ont offert à un public clairsemé mais dévoué un programme musical concis, compact, de courte durée mais bien articulé. Cette veine partagée se situait au confluent d’une bizarrerie ingénue, teintée de nuances modérément glauques, et des sensations langoureuses d’une pop R&B aux allures hipster. L’espace du club social était particulièrement adapté à l’événement : très spacieux, enveloppé de ténèbres énigmatiques, rempli d’une froideur stylée. Ce n’est pas un bar tout court mais un terrain artistique polyvalent intégrant entre autres un comptoir. Une présentation approfondie a déjà paru sur les pages de KMW l’été dernier, à l’occasion de son inauguration.

The Diving Bell


Le Scaphandre

              Le début de la soirée était annoncé pour 21h : un timing déjà ambitieux pour ceux qui se lèvent de bonne heure le lendemain et qui dépendent des transports en commun pour regagner leurs pénates. Mais qui a dit que l’underground n’était pas une affaire d’ambitieux? Après la bienvenue cordiale de l’hôte assis derrière un guichet près de l’entrée, en haut d’un long escalier qui, à mon avis, pourrait servir de décor à des représentations et vidéos suggestives, je me suis introduit dans la vaste salle ténébreuse piquetée de quelques luminaires multicolores, irradiée par un écran géant servant de toile de fond à la scène et sur lequel passaient de vieux dessins animés russes sans le son. Les spectateurs se faisaient encore assez rares et se résumaient en fait aux musiciens et à leurs cercles d’amis. Après une attente bien longue qui m’a privé de tout espoir d’entendre le troisième artiste si je voulais rentrer au bercail en métro, le spectacle a commencé avec Yum.

Eddy Jackson, Nathan Walsh et Tyson Burger se servent de claviers (d’un synthétiseur et d’un ordinateur), de cordes (une guitare et une basse) et de trois microphones pour vous glisser, sourire au coin mais d’un pas ferme, dans un royaume surréaliste feutré et radieux, à prime abord, mais au fond passablement alambiqué et subversif. Tels des héritiers très lite des sombres aventures de The Residents ou de Tuxedomoon, ou des revirements saugrenus d’un Syd Barrett, leurs échafaudages ingénieux intriguent et vous laissent sur votre soif. Un groupe prometteur, à suivre, qui pour le moment n’a enregistré qu’une démo et quelques simples, mais ces titres en disent long sur l’imaginaire particulier des trois musiciens. Une flûtiste (sur la photo) les a rejoints pour un des derniers morceaux de leur partie.

YUM!
YUM!

              Le set de Yum! était assez court, tout comme celui de l’artiste suivante, la montréalaise Magi Marlin, celle dont les fans étaient les plus nombreux dans la salle, m’a-t-il semblé. Je connais trop peu ce genre musical, ce qui ne m’empêche pas de l’écouter, de le flairer et de le ressentir à ma manière. Pour moi, c’était du R&B alternatif dont l’instrumental fraternise avec le trip hop, criblé de crépitements et de grésillements lo-fi. Accompagnée par un DJ dont l’épais capuchon et la casquette enfoncée jusqu’aux oreilles camouflaient complètement le visage, traversant la scène de long en large d’un pas hip hop, gesticulant abondamment au gré de son expressivité, elle filait un long monologue langoureux, béat et tourmenté à la fois, autosuffisant mais invitant le public à le rejoindre dans son expédition au pôle des après-midi pluvieuses.

Magi Merlin

Magi Merlin

Magi Marlin est bien active sur les réseaux sociaux (voir ici ou ici entre autres) et a enregistré plusieurs morceaux qui, d’après ce que j’ai cru comprendre, n’ont pas de titres fixes. Elle a fait également plusieurs vidéos.

L’heure est venue pour mon départ, et je n’ai malheureusement pas pu entendre le programme intégral de The Forties, en troisième partie, mais uniquement les deux premières chansons. Une pop mélodieuse et jazzy jouée comme si c’était du blues, avec une voix claire et aiguë.

The Forties
The Forties

Le groupe, qui est en fait un projet solo de Robben Lent, connu aussi en tant que membre de SWEAT, a enregistré cinq pistes disponibles sur leur profil Bandcamp. Ils ont amorcé leur partie avec une nouvelle chanson qui, comme le frontman nous l’a appris, était encore en chantier.

Les trois prestations descendaient d’univers musicaux très différents, mais ils avaient en commun une disposition à l’expérimentation, voire à la provocation, qui ne boude pas pour autant les mélodies entraînantes et le bien-être pop.

A la sortie du club, avant d’emprunter l’escalier qui allait me ramener sur le trottoir, j’ai vu scintiller, sur l’écran derrière la scène, des cadres de films documentaires sur la vie des animaux sauvages.

Joseph Indigo

Avril 2019

Commentaires

Messages les plus consultés de ce blogue

Boris Vian, L’écume des jours

 Comme le rappelle la très éclairante préface de Gilbert Pesturau, L’écume des jours est foncièrement influencé par le jazz. Le jazz se retrouve dans la texture même du roman, dans sa composition. Tout comme le jazz, le roman oscille entre optimisme éclatant et visions mélancoliques, morbides, sinistres. C’est un univers à l’eau de rose qui tourne au vinaigre en un tournemain. Ce qui accuse davantage le drame de cette dualité réside dans l’impassibilité des protagonistes, qui demeurent ingénus et résignés jusqu’à la fin, ne remettant jamais en cause l’ordre des choses, les règles de l’univers où ils évoluent. Ils gobent la monstruosité du monde environnant. Ils s’y soumettent sans broncher, heureux des brefs instants de joie que l’existence leur accorde. Comme dans un dessin animé, leur souffrance paraît anodine, a quelque chose de ludique, comme s’il s’agissait d’un moment de jeu d’enfant et non d’une situation réelle. Ce côté ludique de la tragédie mise en scène est très jazz, l...

Bar Italia à Montréal, novembre 2025

            Le groupe londonien Bar Italia nous a rendu visite le 25 novembre 2025. Le spectacle faisait partie de sa tournée nord-américaine qui soulignait leur nouvel album  Some Like It Hot . Le concert, organisé par  Blue Skies Turn Black , devait normalement avoir lieu au club Soda, mais un transfert au Théâtre Fairmount avait eu lieu quelques jours auparavant. Je dois avouer que Bar Italia suscite en moi des sentiments mélangés et incertains. Je trouve que leur musique a un côté désagréable, vicieux, prétentieux, mais qu’elle est d’autant plus surprenante. Elle se grave dans l’esprit sans difficulté, enfante des vers d’oreille et appelle souvent à sa réécoute. Le trio est en lui-même une curiosité : ses membres sont assez différents tant par leur personnalité que par leur attitude, voire par leur style vestimentaire. Le groupe a cela de particulier que les trois membres sont au même titre des chanteurs principaux, même si on...

Oscar Wilde, The Importance of Being Earnest

Je connaissais de nom cette pièce d’Oscar Wilde. Le contraire aurait été étonnant, tant elle est illustre. Je l’avais vu jouer à mon école secondaire : mes camarades d’école l’avaient montée, en traduction française, pour marquer la fin de l’année scolaire ou la fin de nos études. Mais je n’en garde que très peu de souvenirs. En fait, je ne suivais pas l’action, je la trouvais lourde et complexe, trop verbeuse, j’avais vite perdu le fil de l’intrigue. Plus tard, j’en avais lu un extrait dans mon manuel d’anglais ( Headway , si je ne me trompe). C’était la scène ou Jack fait l’aveu de son origine auprès de Lady Bracknell. J’aurais peut-être dû dire « Mme Bracknell », mais, en fait, non, je m’entête à dire « Lady », tellement le texte est ancré ans des réalités britanniques inconvertibles. Tout dernièrement, la pièce a été montée par la troupe Repercussion Theatre, en anglais, dans le cadre des soirées Shakespear in the Park , qui présentent des spectacles théâtraux e...