Silent Jenny de Mathieu Bablet (Rue de Sèvres, Paris, 2025) est un album de bandes dessinées qui situe son action dans un univers postapocalyptique. Il s’inscrit en bon élève dans la longue tradition des récits d’inspiration cyberpunk, ceux qui narrent un monde primitif ayant survécu à l’effondrement de notre civilisation hyper-technologique. Le lieu du récit est une contrée désertique sillonnée par des espèces de bateaux terrestres appelés monades, c’est-à-dire d’imposants véhicules tous terrains en constant déplacement qui transportent sur leurs roues tout un immeuble résidentiel.
Une des monades se nomme d’ailleurs Cité radieuse, clin d’œil au célèbre ensemble architectural de Le Corbusier à Marseille. Le monde est désormais la propriété d’une seule entreprise, Pyrrhocorp, qui mandate certaines personnes pour qu’elles aillent dénicher et prélever des traces d’ADN d’abeilles, le but étant visiblement de repeupler la terre d’abeilles, espèce largement disparue, ce qui explique l’aspect aride des lieux. Pour ce faire, ces agents disposent d’une faculté fantastique : rapetisser à un degré variable, de façon à pouvoir repérer et manier le matériel génétique trouvé. Le hic est que cette opération comporte des risques pour les mandataires humains : une éventuelle fuite dans leur combinaison spéciale pendant qu’ils sont de taille réduite les expose à l’action délétère de l’atmosphère, ce qui provoque la calcification de leur peau. À la longue, ce processus se solde par la transformation tout entière de l’humain en une créature difforme et effrayante digne de l’imaginaire d’un groupe de death metal.
C’est le sort de la protagoniste, Jenny, qui, au bout de plusieurs missions menées avec passion, après avoir été animée par la conviction sincère d’aider le monde à renaître, découvre que ses prouesses ne sont en fait qu’une goutte dans l’océan bureaucratique de Pyrrhocorp, et que l’utilité réelle de son sacrifice est tout sauf tangible. Mur par une rage autodestructrice, elle décide de s’autoattribuer, illégalement, des missions dans l’inframonde sans faire remplacer sa combinaison déjà poreuse, ce qui la condamne à une défiguration rapide. Entretemps, des bandes de pirates dits mange-cailloux attaquent la monade qui sert de domicile à Jenny et s’emparent d’elle, ce qui provoque sa quasi-destruction par Pyrrhocorp. Le lecteur voit un monde qui s’avance dans le néant et la destruction, de plus en plus irrécupérable, où les humains, au lieu de rallier autour du salut possible de leur civilisation, s’emploient à s’exploiter et à se piller mutuellement. Seule lueur d’espoir, « mèrepère », une personne non binaire qui détient une sagesse particulière, parvient à conserver son optimisme inébranlable et à sourire face à la perte malgré toutes les adversités, car c’est la seule façon de continuer à combattre : combattre non pas contre, mais pour, comme elle le fait remarquer à Jenny.
Par leur coloris consumé, dominé par le jaune et le rouge, les dessins, d’une beauté charnelle, sensuelle, succulente, n’en dénotent pas moins la brûlure, le caractère invivable d’un monde surchauffé, calciné, de plus en plus désertique.
On se met sans difficulté dans la peau des personnages, qui sont humains, vulnérables et tragiques comme nous-mêmes. Un récit touchant qui porte à réflexion tout en abreuvant l’esprit d’un lyrisme pictural splendide.
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