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Messages

John Steinbeck, Les raisins de la colère (trad. Maurice-Edgar Coindreau et Marcel Duhamel)

John Steinbeck, Les raisins de la colère (trad. Maurice-Edgar Coindreau et Marcel Duhamel) Contexte historique Le roman raconte la migration forcée d’une famille « d’Oakies », c’est-à-dire d’habitants des États du Sud. Migration forcée, en effet, car ce qui pousse les paysans à quitter leurs terres est l’impossibilité de continuer à les cultiver et donc de subvenir à leurs besoins, la révolution technologique en agriculture imposant l’omniprésence des tracteurs et des technologies d’élevage industrielles et chassant les paysans de leurs fermes. Les Joad sont des métayers, c’est-à-dire des « personne[s] qui exploite[nt] une métairie, qui bénéficie[nt] d’un bail à métayage », le métayage étant un « mode de location d’un domaine agricole, stipulant le partage entre le propriétaire et le locataire du produit des récoltes, variable selon les années », selon le Dictionnaire de l’Académie française . Autrement dit, les paysans ne possèdent pas la terre qu’ils labourent. Ces gens ont d’abord ...

Bizarrerie et langueur montréalaises: Yum, Magi Merlin et The Forties

Trois artistes montréalais de styles différents mais animés d’une veine partagée ont joint leur forces pour une soirée intime le 4 avril, à l’espace artistique et club social  Le Scaphandre  (The Diving Bell). Le trio  Yum , l’artiste solo  Magi Merlin  et le projet  The Forties  ont offert à un public clairsemé mais dévoué un programme musical concis, compact, de courte durée mais bien articulé. Cette veine partagée se situait au confluent d’une bizarrerie ingénue, teintée de nuances modérément glauques, et des sensations langoureuses d’une pop R&B aux allures hipster. L’espace du club social était particulièrement adapté à l’événement : très spacieux, enveloppé de ténèbres énigmatiques, rempli d’une froideur stylée. Ce n’est pas un bar tout court mais un terrain artistique polyvalent intégrant entre autres un comptoir. Une  présentation approfondie  a déjà paru sur les pages de KMW l’été dernier, à l’occasion de son inauguration. ...

Red Hot Chili Peppers, The Strokes et Thundercat au centre Rogers, Toronto

Le 21 août 2022, je suis allé regarder ces trois artistes : l’occasion pour moi de revisiter et de redécouvrir la capitale de l’Ontario. La sonorisation était ce que j’aie entendu de plus horrible à une scène de cet acabit. Je m’explique difficilement cette faille frappante. Serait-ce que les caractéristiques acoustiques du centre Rogers ne soient pas adaptés aux spectacles de musique? En tous cas, c’est fort étonnant quand on sait que les groupes de cette renommée amènent habituellement leur propre équipe de techniciens sur les lieux. Seuls The Strokes pouvaient se féliciter d’un son qui fasse plus ou moins honneur à leur musique. Chez les autres artistes, il s’agissait d’un brouhaha inintelligible que l’on ne peu écouter qu’en ayant des bouchons dans les oreilles. Thundercat La prestation et la présence même de cet artiste à un tel événement m’a paru un peu gratuite. C’était du jazz recouvert d’un vernis pseudo-punk, mi-figue mi-raisin, se soustrayant aux exigences élevées d’un publi...

Alvvays : la lèvre supérieure rigide d’une petite fille triste

Mars 2023  Le groupe canadien Alvvays ne nécessite plus de présentation pour les amateurs de pop-rock indé contemporain. Leurs airs rêveurs et tristes, tissus d’un calme éthéré qui berce et enveloppe l’auditeur, ont su enthousiasmer plus d’un depuis 2011, année de fondation du quintet. Le concert a eu lieu à Montréal, début mars, au M-Telus, sans faire trop de vagues, mais il a su réjouir les admirateurs du groupe originaire de l’Île-du-Prince-Édouard. C’était un soir sombre et glacial de fin d’hiver. La lumière était au bout du tunnel mais paraissait peu à même de nous réchauffer. Nous sommes arrivés un peu en retard et n’avons pu assister qu’à la clôture de la prestation du groupe qui assurait la première partie, DISQ. Ma mémoire en garde le souvenir d’une salve de punk-rock emballé et stylé qui laboure l’imaginaire de l’auditeur dans l’espoir d’en soutirer une émotion. Musicalement, ce n’était rien de bien nouveau : un rock d’adolescents de bonne famille espiègles et un peu fâch...

La fougue disciplinée: Meggie Lennon, Legal Vertigo et Bon Enfant

Fan de Canailles, j’ai été tout de suite intrigué par le nouveau projet de Daphné Brissette, Étienne Côté et Mélissa Fortin – Bon Enfant. J’en ai entendu parler pour la première fois il y a presque un an. C’est à cette époque que mon oreille a pu capter les derniers accords de leur spectacle sous l’aile des dimanches Déplogue! au Quai des brumes. Je suis arrivé très en retard ce soir-là, mais j’ai quand même pu deviner l’espèce de rock progressif qui épousait étonnamment bien la voix abrasive de Brissette, front-woman de Canailles. Alors, quand j’ai remarqué la myriade d’affiches couvrant actuellement les murs de Montréal et annonçant la venue au monde de leur premier opus éponyme, je me suis promis de ne plus manquer l’occasion. D’autant plus que, en attendant, j’ai pu faire connaissance avec leur nouveau-né en ligne. Cette fois-ci l’occasion nous a été offerte par le festival M pour Montréal, hébergé ce jour-là par Le Ministère. Aux côtés de Bon Enfant, nous avons pu découvrir deux a...

Dans le feu de l’action: Fiver et Cyber à Montréal

C’était un soir d’avril froid, maussade, défoncé par les vents. Trois jours avant, la cathédrale Notre-Dame de Paris avait pris feu, semant l’angoisse et l’incompréhension à travers le monde. Les pages Facebook des journaux claironnaient toutes le même désolant accident. Dans un tel climat peu propice aux divertissements, je me suis aventuré dans la chaleureuse clarté de la Casa del Popolo, où, le 18 avril, quelques jours avant Pâques, la formation canadienne Fiver se produisait sur les planches, accompagnée de l’artiste montréalaise Cyber. Cyber Cyber est le nom de scène de l’artiste montréalaise Loedie Domond. Avant de se lancer dans le R&B expérimental, elle a poursuivi une carrière dans le gospel. Son nom n’est point nouveau pour le public d’ici – en 2012 elle lançait déjà ses premières vidéos, dont l’une des plus connue est sa collaboration avec Kaytranada, «Down Low». Si à cette époque la musique de Domond s’apparentait à une esthétique hip-hop plus conventionnelle, quelque p...

Cheshire Carr à la Maison de la culture Notre-Dame-de-Grâce

Le dernier jour glacé de cet hiver s’est terminé pour moi dans la chaleur discrète de la Maison de la culture Notre-Dame-de-Grâce – un lieu qui me change toujours les idées et qui, mine de rien, finit par me sortir des impasses dans lesquelles je m’égare tout seul. Tout comme le quartier qui l’entoure, la Maison est vieille, taciturne, aux escaliers grinçants. On dirait à tort qu’elle sent le moisi (puisqu’en réalité elle sent bon). Elle a le cœur radieux et tendre.  C’est bien dans cet espace accueillant que le groupe montréalais Cheshire Carr s’est produit le 26 mars 2019, dans la pénombre relaxante du petit salon multifonctionnel. Le spectacle faisait partie du réseau Accès culture, qui offre aux habitants de la ville des événements culturels de qualité très accessibles. Comme le groupe nous l’a appris, il se produisait sur l’invitation de la Maison de la culture Notre-Dame-de-Grâce, un fait déjà prometteur à mes yeux. En fait, je ne connaissais aucunement la musique du band : j...

Un soir d’hiver avec Beaver Sheppard

Le 23 décembre 2018, le bistrot Vices & Versa a accueilli un autre concert du chanteur et compositeur montréalais Beaver Sheppard. Ce n’est pas la première fois que cet artiste loufoque, de son vrai nom Johnatan Sheppard, se produit dans ce lieu convivial et informel bien connu des amateurs de bières artisanales et de mets simples mais savoureux. Le choix du lieu n’est sûrement pas  sans importance, puisque Beaver est aussi un chef de cuisine chevronné ayant travaillé pour des restaurants montréalais de renom. Originaire de la Terre-Neuve et établi dans la métropole québécoise, il s’est aussi fait connaître en tant que peintre, avec son exposition Chefs I’ve Worked For en 2017. Sans aucune connaissance préalable de sa musique, ayant rapidement parcouru des fragments de ses chansons sur sa page Bandcamp , attiré quand même par le son cru, mi-enjoué mi-mélancolique, de ses chansons et par son sobriquet hilare me faisant instinctivement penser à un berger de castors (une belle sin...

Mardi gras avec Le Winston Band et Lemongrab

Si, avant de grimper l’escalier qui mène à La Salla Rosa,  je n’avais pas dû recevoir les caresses glaciales du boulevard Saint-Laurent, je me serais bien cru quelque part à la Nouvelle-Orléans ce mardi 6 mars 2019.  La salle était remplie de l’ambiance exubérante et radieuse typique des défilés de la métropole louisianaise. L’esprit qui y régnait était passablement farfelu, ouvert et surtout dépourvu de jugement sur qui que ce soit. Des costumes bigarrés, des couleurs voyantes, des slogans et des inscriptions biscornues pavoisant les murs (« Des grillons au gouvernement »), des pantins grotesques tels qu’une tête énorme trônant aux abords de la scène ou un énorme grillon manœuvré par deux opérateurs eux-mêmes fardés et multicolores, des tables surchargées de maintes casseroles et assiettes destinées à régaler les participants au bal masqué … tout un petit monde aussi disparate qu’uni dans son état d’âme.     Les visiteurs non costumés, dont moi-même, faisaient ...

Marillion: Fuck Everyone and Run (F E A R)

C’est un album sombre, pessimiste, rempli de vagues froides, effrayant par moments. C’est le cas de le dire, car, comme le nom de l’album l’indique, c’est un album qui prend la peur pour thème et pour source d’inspiration. La peur, ce vieux puits glacial d’où remontent tous les malheurs et toutes les atrocités dont l’humain s’est fait une spécialité au fil des millénaires. Notre époque semble, dans l’optique de l’album, incarner l’heure de gloire de la peur, son apogée. Elle en serait dominée dans tous ses aspects : politique (The New Kings), sentimental (White Papers), social (The Leavers), économique (El Dorado). On ne peut pas dire que l’album est d’une originalité inouïe : la corruption du monde, sa dégénérescence sous l’emprise du capital et de la manipulation, la couardise et le conformisme sont autant des sujets de prédilection des albums rock conceptuels d’inspiration progressive. Pensons à Pink Floyd et à Roger Waters, ou, beaucoup plus récemment, à Arcade Fire. Mar...