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Messages

Marie-Hélène Poitras, Galumpf

Ce recueil de nouvelles, je l’ai découvert en consultant la liste des récipiendaires de prix littéraires au Québec des dernières années, sur le site de la BAnQ. Galumpf a reçu le Prix du Gouverneur général en 2023. Pendant que je lisais, le livre se révélait à moi par couches successives, surprenantes et variées. Tel un oignon qu’on était en train de peler, le recueil nous réserve aussi des moments poignants, où les larmes sont près de sourdre. Le bal est ouvert par deux nouvelles sur la jeunesse : l’une suivant les pas de deux jeunes amants, l’autre talonnant une Fifi Brindacier montréalaise qui promène un chien énorme, lequel finit par s’évader. Dans cette deuxième nouvelle, l’action se situe à Rosemont, et on y flaire les odeurs, les ambiances et les textures caractéristiques de la ville. Des textures d’été qui tire à sa fin : mélancolique, suave et piqué d’un début d’inquiétude. Ces premiers récits promettent un voyage à la fois doux et angoissant, une sensation qui persistera jusq...

Ralph Ellison : Homme invisible, pour qui chantes-tu?

Paru en 1952, ce roman fait partie du canon littéraire américain, et son auteur a sa place au panthéon littéraire du pays. Souvent cité comme étant le premier roman moderne publié par un auteur afro-américain, il entre en dialogue avec de grands mouvements de son temps tels que l’existentialisme, le théâtre de l’absurde, le surréalisme, etc. tout en s’inscrivant dans un contexte historique bien précis : le mouvement des droits civiques. À la fois social et personnel, historique et psychologique, réaliste et onirique, c’est un texte remarquable tant par son style que par l’originalité de son intrigue. Le roman gravite autour du grand thème du racisme, mais plutôt que de s’en tenir à ses manifestations extérieures, économiques et sociales, il scrute ses séquelles individuelles, les traumatismes profonds et les distorsions qu’il inflige à ses victimes. L’invisibilité est, on l’aura deviné, une métaphore de l’effacement, de la déshumanisation des Afro-américains.  C’est un récit initia...

Iggy Pop : New Values

Voici mes impressions d’un album d’Iggy Pop des années 1970, le fameux New Values , dont le succès à l’époque fut relatif, mais qui est néanmoins un album assez fin est subtil. L’instrumentation est typique du glam rock à la David Bowie de la même époque, mais Iggy pousse l’expérimentation un peu plus loin, créant des paysages sonores et esthétiques qui frisent le post-punk. Les paroles sont évocatrices, ambiguës, riches en possibilités et en même temps très terre-à-terre, quotidiennes, expédiées dans l’urgence et l’inconfort d’une vie ouvrière. Car, dans plusieurs chansons, Iggy évoque sa condition d’ouvrier, et c’est dans ce sens, un album qui revendique une appartenance politique gauchiste. Les nouvelles valeurs du titre seraient le mirage d’une vie plus heureuse et plus juste pour tous. 1. Tell Me a Story Coups de cœur : 5 sur 6 Chanson dont la forme évoque les Rolling Stones. Pensées décousues, chaotiques. D’emblée, nous sommes conviés dans un monde aux prises avec la sub...

Kurt Vile & The Violators + The Sadies : la fougue sereine

* Février 2019 Montréal fut la deuxième escale dans la tournée nord-américaine de Kurt Vile & The Violators en compagnie des Torontois The Sadies . Le folk-rocker indé inimitable, membre fondateur de The War on Drugs qui poursuit actuellement un projet solo de plus en plus connu, nous a offert un spectacle inoubliable devant une salle pleine à craquer, le 15 février 2019 au M-TELUS. The Sadies, en première partie, avec leur country débridé, composé et joué avec grâce, ont aimanté le public, qui leur a réservé un accueil digne d’une vedette de soirée. Après un entracte qui nous a paru un peu plus prolongé que de coutume, le band philadelphien s’est faufilé sur scène, avec Kurt en tête. Ils ont empoigné leurs instruments et, sans préambule, ont fait jaillir le premier carton de leur dernier album, Loading Zones .  Nous avons été immédiatement transportés dans l’univers nuageux de leur « dirty little town » que la vidéo nous avait déjà fait entrevoir. Non seulement il n’y a eu a...

Alice in Wonderland en français : étude comparative de trois traductions du livre de Lewis Carroll

Alice in Wonderland en français : étude comparative de trois traductions du livre de Lewis Carroll Auteur: Yavor Petkov On risque d’être surpris en découvrant qu’un des livres les plus traduits du monde est réputé intraduisible; qu’un des livres pour enfants les plus emblématiques n’est pas tout à fait un livre jeunesse; que l’auteur d’une aventure livresque parmi les plus insolites était connu pour sa personnalité traditionnelle, conservatrice, voire austère, et que sa figure est aussi controversée qu’entourée de mystère; qu’un narratif plutôt opaque s’est gagné un tel attachement de la part du public. Alice in Wonderland est un effectivement livre tissu de contradictions, à l’instar de son auteur. Pour les traducteurs d’aujourd’hui et d’antan, il a toujours incarné un défi particulier, ce qui explique en partie le désir jamais assouvi de s’y essayer encore et encore, que ce soit sous la forme d’une traduction au sens propre ou de diverses adaptations ciblant des publics et des objec...

Emmanuelle Pierrot, La version qui n'intéresse personne

Un page turner , écrit à la façon d’un thrilleur, accrocheur, bien rythmé, plein de suspense. Le roman soulève des interrogations inquiétantes d’une brûlante actualité : le sexisme qui perdure, à peine décoiffé malgré des décennies de luttes féministes, omniprésent jusque dans les communautés dites alternatives, qui se font souvent fortes de porter des messages progressistes d’égalité et de respect. À Dawson, village yukonnais associé volontiers à la Ruée vers l’or du Klondike, d’un charme touristique certain, l’héroïne du roman, Sasha, une punk montréalaise, s’y établit avec son ami d’enfance Tom, entourée de ses amis punks et anarchistes, tous arborant fièrement leurs convictions gauchistes.  Au fil des pages, le climat placide qui règne parmi les amis s’assombrit progressivement, et Sasha finit par devenir la cible d’une cabale cruelle aux motivations sexistes.  La communauté progressiste s’adonne sans trop de gêne à un ostracisme implacable dès lors qu’une personne est res...

John Steinbeck, Les raisins de la colère (trad. Maurice-Edgar Coindreau et Marcel Duhamel)

John Steinbeck, Les raisins de la colère (trad. Maurice-Edgar Coindreau et Marcel Duhamel) Contexte historique Le roman raconte la migration forcée d’une famille « d’Oakies », c’est-à-dire d’habitants des États du Sud. Migration forcée, en effet, car ce qui pousse les paysans à quitter leurs terres est l’impossibilité de continuer à les cultiver et donc de subvenir à leurs besoins, la révolution technologique en agriculture imposant l’omniprésence des tracteurs et des technologies d’élevage industrielles et chassant les paysans de leurs fermes. Les Joad sont des métayers, c’est-à-dire des « personne[s] qui exploite[nt] une métairie, qui bénéficie[nt] d’un bail à métayage », le métayage étant un « mode de location d’un domaine agricole, stipulant le partage entre le propriétaire et le locataire du produit des récoltes, variable selon les années », selon le Dictionnaire de l’Académie française . Autrement dit, les paysans ne possèdent pas la terre qu’ils labourent. Ces gens ont d’abord ...

Bizarrerie et langueur montréalaises: Yum, Magi Merlin et The Forties

Trois artistes montréalais de styles différents mais animés d’une veine partagée ont joint leur forces pour une soirée intime le 4 avril, à l’espace artistique et club social  Le Scaphandre  (The Diving Bell). Le trio  Yum , l’artiste solo  Magi Merlin  et le projet  The Forties  ont offert à un public clairsemé mais dévoué un programme musical concis, compact, de courte durée mais bien articulé. Cette veine partagée se situait au confluent d’une bizarrerie ingénue, teintée de nuances modérément glauques, et des sensations langoureuses d’une pop R&B aux allures hipster. L’espace du club social était particulièrement adapté à l’événement : très spacieux, enveloppé de ténèbres énigmatiques, rempli d’une froideur stylée. Ce n’est pas un bar tout court mais un terrain artistique polyvalent intégrant entre autres un comptoir. Une  présentation approfondie  a déjà paru sur les pages de KMW l’été dernier, à l’occasion de son inauguration. ...