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Un premier jour de l'été extrême et réjouissant : Napalm Death, Primitive Man, Portal Tomb et Wiegedood

C’était une journée de début d’été. La chaleur se faisait encore discrète, le climat était agréable, les rues commençaient à se remplir de promeneurs. La torpeur de l’hiver était officiellement chose du passée. Pour quelques mois.

Le 1er juin 2026. La splendeur des premiers rayons de soleil d’été jurait drôlement avec la tenue macabre des métalleux rassemblés devant le Théâtre Fairmount. T-shirts noirs décorés de têtes de morts, de visions sordides, de scènes traumatisantes, de paysages désolants. Visages contemplatifs, calmes, recueillis ou alors joviaux et moqueurs. Une ambiance de tolérance et de paix qui formait un joli contraste avec l’esthétique violente qui couvrait les corps. Aujourd’hui, on voyait un groupe spécial, unique en son genre. Napalm Death, les parrains du grindcore, ce curieux mélange de punk hardcore et de death metal, qui savent marier la rage et l’horreur à une drôlerie loufoque. Un groupe que j’avais vu pour la dernière fois en 2011, en compagnie de Therapy?, un autre groupe metal particulier que j’affectionne depuis l’adolescence. J’adore la vibration qui émane de Barney Greenway et compagnie : elle vous rafraîchit les idées, vous renverse de façon très positive; je dirais même qu’elle vous ennoblit en faisant jaillir de vous une rage pure et ancienne, comme des retrouvailles avec l’enfance; elle vous donne une nouvelle chance de réparer les dégâts du passé tout en chamboulant votre vie actuelle, en faisant voler en éclats le fatras de mensonges que vous avez fini par intérioriser.

La soirée a débuté par la prestation d’un des deux groupes de première partie promis pour la soirée. Comme c’était une sorte de black metal, je présume qu’il s’agissait des Belges Wiegedood. Leur prestation était impressionnante, caractérisée par des textures musicales riches et complexes, des structures dynamiques, une ambiance angoissante.

J’ai dû quitter la salle pendant un moment, puisqu’un de mes bouchons d’oreille (oui, j’en portais, comme nombre d’autres spectateurs) s’était enfoncé un peu trop dans mon canal auditif, ce qui avait provoqué en moi une crise de panique et m’avait valu les regards incompréhensifs et suspicieux des gens que j’avais croisés sur mon chemin vers la sortie. J’ai donc manqué la prestation du deuxième groupe de première partie, qui était, je le présume, Portal Tomb, formation montréalaise de stenchcore. Quand je suis retourné à la salle, c’était Primitive Man qui occupait la scène, l’autre vedette de la soirée. Leur doom doublé d’influence sludge m’est tombé droit dans le cœur. Je me suis souvenu de mon appréciation de Paradise Lost, dans une vie passée. Un tragique authentique se dégage de cette musique lente, lourde et endeuillée, transpercée des cris déchirants d’Ethan Lee McCarthy. 

Derrière le groupe, un écran géant faisait défiler des paysages urbains oppressants, des aperçus flous (et fous) d’une civilisation corrompue. Ces doomers du Colorado ont touché une corde sensible en moi, et, faute de pouvoir m’acheter un chandail, j’ai vite ajouté leur dernier opus Observance à ma liste d’écoute hebdomadaire.

Primitive Man au théâre Fairmount, Montréal, le 1 juin 2026
Primitive Man

Puis, sans nous avertir, Napalm Death ont pris place sur scène. Comme Shane Embery n’était pas présent (il ne pourrait pas jouer avant un moment, le chanteur Barney Greenway nous a-t-il informés plus tard) et que je ne connaissais pas le visage du guitariste John Cooke (je ne savais pas qu’il a remplacé Mitch Harris, dont le faciès m’était familier, il y a plus de dix ans), j’ai d’abord cru que c’était des roadies. Puis, Barney Greenway est apparu sans rien dire, et le groupe a lancé sa première pièce sans même donner au public le temps d’accuser leur présence. Cette apparition sans façon soulignait le fait que les musiciens se percevaient comme égaux à leur auditoire, et qu’ils étaient venus pour jouer, pas pour savourer leur célébrité.

Photo de Napalm Death au théâre Fairmount, Montréal, le 1 juin 2026
Napalm Death

Ce que j’ai adoré chez Napalm Death est leur côté mi-figue mi-raisin, le fait qu’ils résistent à toute tentative de classement hâtif, de récupération au profit d’un style de vie ou d’une idéologie. Ils sont rugueux, inclassables, audacieux, toujours subversifs. Ils ne se laissent pas ranger dans un tiroir. Et cette subversion, ils la construisent en toute allégresse, sans se donner d’effort particulier, simplement en étant eux-mêmes. C’est ce dernier côté spontané qui me paraît être leur plus grande prouesse, surtout à une époque où l’authenticité est une denrée des plus rares. Barney Greenway, sans doute le centre névralgique de l’ensemble, incarne à lui seul toute cette complexité naturelle qui leur est propre. Cheveux mi-longs, maigre et un peu bossu, portant un T-shirt du groupe de rock progressif Cardiacs, il ne ressemble ni à un vrai métalleux, ni à un punk, ni même à un rockeur alternatif. Peut-être, un peu, à un étudiant rachitique qui passe ses journées à concevoir des plans improbables dans sa chambre à coucher, à l’abri de la pluie automnale et des brumes de la perfide Albion. 


En le voyant aller, j’ai eu d’abord un moment d’angoisse : est-ce que ce public, piqueté de clous et vêtu de cuir noir, allait vraiment accepter ce gentleman improbable? Je sais que c’est ce qu’ils sont venus voir, mais toute de même : ne se sentiraient-ils pas un peu trahis? Petit à petit, mes doutes sont partis en fumée. La musique de Napalm Death est si naturelle, si contagieuse, si riche et si entraînante qu’elle conquiert facilement les sceptiques. Comment réussit-elle ce pari? En étant sincère, en venant du cœur (quétainerie assumée). Une fosse s’est formée vite devant la scène, de bon cœur, dans la joie la plus purifiante. 

Photo de Napalm Death au théâre Fairmount, Montréal, le 1 juin 2026
Napalm Death

Le public, qui avait grossi pendant la prestation de Primitive Man, était déjà plus bariolé qu’au début. On y voyait des gens de tous les âges, de différents styles de vie, de dégaines assez variées. À côté des métalleux classiques, des intellectuels d’âge moyen d’allure parisienne, aux petites lunettes rondes et au foulard, des pères et des mères de famille qu’on n’imaginerait jamais à un concert de métal extrême, des punks de la communauté 2ELGBTQI+, des adolescents aux allures de skateurs, de fiers-à-bras aux têtes rasées (pas des skinheads nazis, malgré leur apparence, je n’en doute pas, puisque Napalm Death sont connus pour leur engagement ferme à gauche, ce dont témoigne entre autres leur reprise de Nazi Punks Fuck Off des Dead Kennedies), des dames élégantes ainsi que des bonhommes indéfinissables comme moi-même. Certains dansaient de gaité de cœur, comme s’ils étaient à un concert de pop. 


Je n’ai pas senti le temps filer, je ne me suis pas ennuyé un seul instant. Le spectacle a rempli nos cœurs, mine de rien, derrière son apparence ordinaire. Deux semaines plus tard, j’y repense avec un sourire de bonheur involontaire. Je ne manquerai plus jamais un concert de Napalm Death.



Photo de Napalm Death et de leur public au théâre Fairmount, Montréal, le 1 juin 2026
Napalm Death

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