Passer au contenu principal

Messages

Ernest Hemingway, Le soleil se lève aussi

Février 2024 Ce fut ma deuxième rencontre avec l’éminent romancier américain, après Le vieil homme et la mer que j’ai lu plus tôt en 2023. Je crois que ce dernier roman m’a impressionné plus que Le Soleil se lève aussi . Je reconnais le même style dans les deux textes, la même démarche artistique, mais Le vieil homme et la mer est plus poétique, plus délicat, plus touchant. Mes lecteurs, si tant est qu’il y en ait, doivent être surpris de la frugalité des phrases que je viens d’écrire. Ce style minimaliste est-il tributaire de ma récente lecture de deux romans d’Hemingway? Ou y aurait-il quelque autre raison, quelque part dans le tréfonds de mon subconscient, là où la mer se fait opaque et inhumaine, tel le merlan remorquant la chaloupe du vieil homme? J’ai l’impression que cet épuisement de mon bagout me revient de temps à autre, surtout lorsque j’ai eu déployé un effort intellectuel particulièrement prodigue, par exemple un essai colossal, inutilement approfondi et ambitieux, q...

Eric Plamondon - Mayonnaise

Mars 2018 Une mosaïque de fragments. Une histoire impersonnelle (celle d’un personnage historique, Richard Brautigan) nourrie d’anecdotes, d’historiettes curieuses et de renseignements encyclopédiques présentés pêle-mêle avec des digressions de toute sorte : des réflexions sur la vie, sur n’importe quoi, de petits poèmes, des extraits de journaux… La vie dans toute sa splendide et monotone variété. Un langage simple, parlé, épuré de tout artifice (du moins en apparence), presque antilittéraire et pourtant vif, rythmé, coloré, suggestif. Plamondon redonne à la prose une étincelle souvent perdue, à l’instar, dit-il, de son écrivain fétiche, l’objet de sa recherche – Brautigan. Le postmodernisme ressuscité dans la deuxième décennie du 21 ème siècle.

Gabrielle Roy, Ces enfants de ma vie

Février 2019 Février 2019 Un roman qui raconte le passage de l’enfance à l’âge adulte – aussi bien chez les enfants que chez l’institutrice. Il raconte aussi la difficulté de vivre dans une campagne reculée à l’époque de la protagoniste (elle devrait être celle de la Grande dépression), isolé de tout, condamné à une vie sans joie et sans avenir : « Au fond il n’y avait pourtant par là rien à voir. Ni toit de maison, ni grange, ni même de ces minuscules greniers à blé comme il y en eut partout dans la plaine au temps de trop abondantes récoltes qui ne s’écoulaient pas. Seulement un bout de route de terre qui s’élevait légèrement tout en tournant un peu sur lui-même et aussitôt se perdait dans l’infini. » (p. 94) Or cette sensation d’étouffement ne vient pas de l’espace lui-même mais bien des gens qui l’habitent. Ainsi, la narratrice suggère que c’est bien eux, l’ordre social qu’ils ont instauré, par opposition à la liberté des « sauvages » (Médéric et sa mère), qui ser...

Amin Maalouf, Les Échelles du Levant

Janvier 2020 Un roman incroyablement touchant, profondément humain, tendre, tissu de grâce, mais aussi blessant, laissant des marques lancinantes, tant il est imbu de douleur et de commisération. Dans un monde et un siècle de plus en plus déshumanisés, lire un tel roman relève d'un véritable baume sur le coeur, un moment de répit. La plume d’Amin Maalouf y est habitée par la gracieuseté radieuse que l'on lui connaît. Des brins d’humour s’y infiltrent aux moments les plus dramatiques, un humour séraphique, dépourvu de méchanceté ou de malice, étranger au sarcasme et ami de la miséricorde. L’humilité de l’auteur est telle qu’à des moments on croirait lire un livre de mémoires – comme si l’écrivain s’effaçait derrière les personnages, se muant en humble rapporteur de faits, en chroniqueur anonyme. On peut se demander, par moments, si on est en train de lire une œuvre littéraire ou plutôt un recueil d’anecdotes, relatés d’une façon terre-à-terre. Et c’est souvent dans la foulée d’u...

Gilles Archambault, Courir à sa perte

Mars 2020  Un livre de silences, rempli du frofrou de pages tournées. Un livre de l'amour des mots et des phrases. Je m'y suis tout de suite reconnu. Le protagoniste est comme mon double. L'enlisement vertigineux vers la disparition (ou la réincarnation) de toute chose. La perte en est-elle une vraiment? Qu'est-ce qu'une vie remplie de sens? Qu'est-ce qu'une vie ratée? Autant de questions existentialistes que ce livre traite avec une insoutenable légèreté. De nombreuses occurrences de phrases comme "ce n'est pas faux", "il n'a pas tort", etc. pour signifier le reniement des vaines prétentions d'exclusivité et de toute-puissance.

Dany Laferrière, L'énigme du retour

Décembre 2016 Le roman L'énigme du retour de Dany Laferrière a paru en 2009 est s'est vu décerner quatre prix littéraires prestigieux. Le roman présente des liens manifestes avec un autre texte de Laferrière, Chronique de la dérive douce , qui, lui, connaît deux éditions comportant des différences importantes (1994 et 2012). Les deux textes sont des images spéculaires : si Chronique de la dérive douce raconte l’arrivée de Vieux à Montréal (l’énigme de l’arrivée, comme dit la publicité de l’édition de 2012), Énigme du retour retrace le retour de l’écrivain déjà célèbre et d’âge mûr dans son pays natal à l’occasion des funérailles de son père. En d'autres termes,  Énigme du retour revient sur les pas de Chronique de la dérive douce . Par ailleurs, les deux textes affichent des particularités formelles similaires : ce sont des romans-poèmes, des romans en vers, comportant de nombreuses scènes au souffle lyrique, des passages contemplatifs d'un charme mystérieux rappelan...

Réjean Ducharme - L'avalée des avalés

2017 Un roman énorme. Je vais essayer de le commenter en cinq phrases. Un roman sur l’enfance, sur la révolte enfantine contre le monde tout aussi injuste que tiède des adultes. Un roman où l’on hésite entre la sympathie et l’horreur à l’endroit de l’héroïne Bérénice. Un roman où chaque phrase est un défi – le soliloque de Bérénice frôle (et parfois, embrasse carrément) le délire du dément, en mettant le lecteur à bout de nerfs. Langue luxuriante, surprenante et provocatrice à l’instar de celle des enfants, qui aiment jouer avec des mots entendus, mais pas toujours compris. Un roman difficile pour le lecteur, tant il manque de rythme et d’intrigue.

Leonard Cohen, Jeux de dames

Janvier 2018 Le premier livre d'un musicien que j'apprécie de longue date. En fait, j'avais découvert Cohen grâce à Nick Cave dont j'étais un dévôt dans ma prime jeunesse. Je connaissais son nom aussi grâce à Pennyroyal Tea de Nirvana. Plus tard j'ai appris que ce n'était pas le chanteur rock type, mais bien un professeur d'université, un poète reconnu, un des plus grands du Canada. À vrai dire, sa musique n'est pas très rock, elle n'a de rock qu'une certaine fibre qui la traverse, une attitude qui la sous-tend. Ce premier roman du grand Montréalais confirme cette parenté conceptuelle avec le rock. Son héros, le jeune Juif de Westmount du nom de Lawrence Breavman, est une sorte de beatnik, rétif à tout ordre immuable, à toute idée antipoétique de l'univers. Un être romantique qui carbure à l'amour et à la recherche d'une transcendence spirituelle. Le fond du roman est attendrissant, émouvant, très beau. Quant à la forme, j'ai ét...

Sonya Kaleva-Anguelova - Eux autres

Printemps 2018 Eux autres  (Montréal, Christian Feuillette éditeur, 2006, 178 p.) est un recueil de nouvelles de l’écrivaine québécoise d’origine bulgare Sonya Anguelova (c'est ainsi qu'elle signe ses autres textes). C’est son seul recueil de nouvelles proprement dites, à côté, entre autres, du roman Sans retour , des recueils de miniatures (sortes de poèmes en prose) Abécédaire des années d’ exil et Ce qui demeure et du recueil de poésie  Totems . Une bibliographie exhaustive est proposée sur le site L'Île . Les nouvelles procèdent pour la plupart de l’observation des autres, des personnes que l’auteure prend pour objet d’écriture, et plus particulièrement des représentants de la société québécoise. L‘angle depuis lequel cette observation s’effectue est variable et agile au fil des pages. Dans certains cas, l’attention se déplace vers le sujet de l’énonciation qui se lance dans l’introspection. La posture de l’auteure est tantôt engagée (en notamment un engagement soci...

Yves Beauchemin - Les émois d'un marchand de café

Avril 2020 Gros volume que j’ai eu le bonheur d’acheter à une braderie. Saga familiale épique et imposante. Drame capitaliste. Élégie urbaine. Derrière les faits divers, en filigrane, le récit d’une maladie collective qui assiège petit à petit les âmes pour les empoisonner de l’absinthe du doute, de la folie, de la fourberie. Les caractères que l’auteur dépeint oscillent sans répit entre le bon sens et la folie. Comme dans Le Matou, on n’est jamais sûr si les héros ne sont pas en train de perdre la raison. Des esprits malins ne cessent de taquiner leur esprit, leurs valeurs et leurs idées. Rien n’est définitif. Le sublime ne boude pas le vulgaire. Yves Beauchemin a une plume singulière. Tantôt philosophique, profonde, osée, tantôt triviale, frôlant la plaisanterie douteuse, la platitude, l’utilitarisme. Son roman ne manque pas de propos vexatoires, à l’endroit des pauvres, des laids, des malheureux, de ceux qui sont dépourvus de talent, des invisibles de cette terre. Comme si...