Jorge Luis Borges, Le Sud (traduction de Paul Verdevoye et Roger Caillois, révisée par Jean Pierre Bernès)
Écrivain à première vue hermétique, impénétrable. La concision extrême de la narration, la succession logique quelque peu surprenante des événements et des idées, l’étrangeté des personnages et des fables combinée à une ambiance souvent empreinte d’angoisse, à l’instar d’un roman policier ou d’un roman à suspense, rendent les nouvelles de ce recueil énigmatiques et proches d’un texte ésotérique. Cependant, quand on y plonge avec de la patience et de la détermination, on découvre un récit autrement plus universaliste, accessible et émouvant qu’on ne le croirait de prime abord. Les jeux de symétrie, les nombreux symboles et les arcanes qui parsèment la narration recèlent des questionnements philosophiques, des drames existentiels, mais aussi une aspiration à la transcendance, à un autre ordre des choses, à une autre dimension de l’existence. Rêveur, fantastique et méditatif, Borges est un écrivain mystique. Chose étrange, après l’avoir lu, j’ai l’impression de le connaître et d’en avoir saisi l’essentiel même si la lecture m’a laissé perplexe. Un auteur d’idées et moins de langage ou de style, plus proche de la tradition anglophone que de l’esprit des lettres francophones. Des nouvelles qui composent le livre, c’est Le Sud qui m’a le plus ému et intrigué. Je crois que ce récit est une sorte de condensé de l’esthétique de l’auteur. Il en comporte toutes les composantes : la sensation d’anticipation digne d’un polard, les motifs mystiques qui frôlent l’épouvante, les jeux formels (la symétrie des motifs), la surprise, la dimension allégorique du récit. À cela s’ajoutent un solennel et un fatalisme camusiens qui envoient des frissons et mouillent les globes oculaires.
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