Ce livre nous offre non seulement l’histoire du groupe Soundgarden, mais aussi une fresque représentant l’ère du grunge à Seattle, ce dernier grand courant du rock qui a marqué plusieurs générations et qui continue de faire des vagues presque 40 ans plus tard. J’ai été agréablement surpris d'apprendre, dans l’infolettre du site de Soundgarden, la parution de l'ouvrage, et j’ai immédiatement commandé un exemplaire. J’avais 13 ans quand leur dernier album avant le premier hiatus, Down on the Upside, est sorti, en 1996. Je suivais une émission télévisée musicale, parrainée par PolyGram, qui présentait les nouvelles sorties de l’étiquette. Ils y avaient fait jouer Pretty Noose, le tout nouveau simple du groupe. J’avais été hypnotisé par l’étrangeté et la profondeur de cette musique. Amateur consommé de Nirvana, de Radiohead et de Red Hot Chili Peppers, j'avais trouvé que Soundgarden cumulait ces directions musicales tout en les amenant à un autre niveau, plus abstrait, plus philosophique, plus introspectif. C’était un coup de cœur. Je suis allé tout droit chez le disquaire du quartier pour acheter l’album (sur cassette : à cette époque, je n’avais pas encore de lecteur de CD, et les CD étaient chers). Au cours des mois (estivaux) qui avaient suivi, j’avais écouté l’album en boucle en m’appliquant à le comprendre, tant il me paraissait complexe. Je gardais dans la poche de ma veste une entrevue avec Chris Cornell et Kim Thayil que j’avais dénichée et découpée dans un journal pour adolescents. Kim y disait que son cri à lui, c’était sa guitare : il hurlait par son intermédiaire. C’était un groupe délibérément difficile d’accès, qui s'attachait à nous empêcher de danser, de battre la mesure ou de prévoir l'évolution de la mélodie, mais qui restait, curieusement et paradoxalement, tout à fait incarné et intuitif. Il y avait un côté rock progressif certain, mais la sensibilité était bien celle que j’affectionnais plus que tout à l’époque : le grunge. Personne autour de moi ne les écoutait ni ne les aimais, c’était ma découverte personnelle, mon joyau caché. Plus tard, j’avais inoculé ma passion à un camarade de classe et, à partir de cet instant, nous étions devenus deux à nous extasier devant les oeuvres insolites du quatuor. Quelques temps après, j’avais remarqué un élève plus âgé de notre école secondaire, mon aîné de deux ou trois ans, qui portait un T-shirt avec l’emblématique pochette de Badmotorfinger, et qui affichait un air vraiment bizarroïde, détonnant avec le reste des élèves, le regard perdu dans un lointain à la fois triste et réconfortant, quelqu’un de ma trempe, enfin. Je l’avais abordé et on s'était pris d'amitié l'un pour l'autre. J’avais plus tard acheté le même T-shirt… J’ai eu plusieurs T-shirts du groupe et ils ont tous fini par disparaître mystérieusement.
Je m'étais procuré toute la discographie du groupe, et je n’ai jamais été déçu. Malheureusement, la fin du groupe était imminente : il s’est dissous l’année suivante, en 1997. Je venais de les découvrir, et ils s’empressaient de disparaître! Cela ne m'arrivait pas pour la première fois. J’avais découvert Nirvana après la mort de Kurt Cobain, Pink Floyd après le départ de Roger Waters. On dirait que j'attends toujours que quelque chose finisse avant de m’y mettre. J’aime me consumer pour des choses impossibles et inatteignables, cela m’évite la déception qui suit la réalisation des rêves. Impossibilité est mère d'enchantement.
Ainsi, lorsque Chris Conrell a entamé sa carrière solo et, surtout, lorsqu’il s’est joint à Audioslave, j’étais resté de marbre : je n’aimais ni le style ni l’esthétique dans laquelle il baignait, et surtout pas le fait qu’il flirtait avec le mainstream. Je me suis senti trahi. (Des décennies plus tard, je me suis réconcilié avec Audioslave, dont j'apprécie mieux les qualités aujourd'hui.) À un moment, on l'a même vu se déhancher en compagnie de Justin Timberlake et Timbaland… il a fallu qu'on me pince pour me prouver que je ne faisais pas un cauchemar. Mon indifférence est restée intacte même lorsque Soundgarden se sont reformés en 2012 et quand ils ont publié leur dernier microsillon à ce jour, King Animal. Dans mon esprit, ce n’était plus le même groupe, et je préférais m'accrocher à mon souvenir, à mon image de rêve plutôt que d’affronter la réalité. De plus, mes goûts et intérêts musicaux avaient évolué, et j’étais désormais beaucoup plus tourné vers le post punk, portant au rock et surtout au hard rock et au metal un regard plein de mépris.
Néanmoins, quelques années plus tard, dans un revirement nostalgique, j’ai redécouvert le rock, et donc Soundgarden. J'ai de nouveau été émerveillé par la richesse et la singularité de leur musique, et aussi par les sensations de révolte, de déception, d’élan créatif qu’elle communique. Entretemps, Chris Cornell s’est enlevé la vie. J'étais en retard, une fois de plus. Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi. Et puis, en juin 2026, c’est ce livre qui est paru. Écrit par un de mes guitaristes préférés, qu’on entend rarement de nos jours. En effet, il a plus ou moins disparu des radars après la dissolution du groupe en 1997. Il en détaille les raisons dans son livre.
Rédigé dans un style sobre et direct, dépourvu de toute prétention littéraire, ce livre mime une conversation, une entrevue. Ce sont visiblement les propos que le prête-plume Adem Tepedelen a recueillis lors des entretiens ayant précédé la rédaction. Les traces d’oralité sont préservées dans le texte.
En fait, les artifices rédactionnels n’en sont absents qu’à première vue, puisque les révélations que nous offre l’auteur me semblent savamment dosées. On n’y apprend pas beaucoup sur les membres du groupe, sur leur personnalité ou leur parcours individuel. Même s’il nous parle de quelques grands moments de sa vie, on a l’impression que Kim Thayil reste globalement très économe de renseignements sur son propre monde, ses motivations et ses émotions. La lecture du livre ne m'a pas apporté la sensation de mieux connaître son auteur.
De fait, le livre tient davantage d’une chronique des événements ayant jalonné le parcours du groupe que d'une confession. On y comprend ce que j’ai toujours ressenti, que Soundgarden était une entité intuitive, aux contours flous, changeant au gré de l’évolution personnelle des membres, mais aussi de l’intervention des différents managers, réalisateurs et étiquettes qui l'ont encadrée. Les musiciens, inexpérimentés et mal préparés pour la gloire qu’ils ont récoltée, n’étaient pas de bons intendants de leur propre legs artistique. Il paraît que le caractère intuitif, dynamique de Soundgarden se prêtait mal à une définition rigide, à une articulation conceptuelle claire. Or on ne saurait préserver ou cultiver une chose qu’on a de la difficulté à nommer et à cerner. Autrement dit, il est difficile de trancher où commence et où finit Soundgarden, et il est d’autant moins aisé de maintenir l’identité du groupe au fil des années. La tâche de Kim Thayil, qui, de son propre aveu, s'est vu confier la mission d'adapter les nouvelles propositions musicales au style de Soundgarden, de les traduire dans le langage du groupe, de les naturaliser, n’était sans doute pas facile. Comme il arrive souvent dans ce cas de figure (notamment chez Pink Floyd), le projet se transforme petit à petit en une entreprise personnelle du membre le plus actif, le plus ambitieux. Si chez Pink Floyd c’était Roger Waters (après le retrait de Syd Barrett, bien entendu), chez Soundgarden, cette personne était Chris Cornell. Il s’est progressivement imposé comme compositeur principal, mais son mode de travail était plutôt autonome, peu axé sur la collaboration : c’était un auteur autosuffisant. À en croire Kim Thayil, Chris, encouragé en cela par les réalisateurs, s’attendait à ce que les autres membres du groupe apprennent ses chansons à la manière de musiciens de studio (« I started feeling like a session musician, like a hired gun »). L’analogie avec le dernier chapitre de l’histoire des Beatles s’impose, et c’est Thayil qui la suggère lui-même, tout en précisant, qu’à la différence du quatuor de Liverpool, celui de Seattle n’avait jamais cessé de donner des spectacles. L’insatisfaction gronde dans les rangs du groupe, et c’est ce qui provoque son implosion en 1997, même si les membres préservent leurs amitié. Là aussi, Kim Thayil se fait plutôt discret, et j’ai l’impression qu’il tait certains détails.
L’enregistrement de l’album Superunknown (1994) est un des épisodes les plus intéressants du livre à mon sens. On y découvre la relation assez houleuse entre le groupe et le réalisateur de l’album, Michael Beinhorn. Leurs méthodes de travail étaient visiblement aux antipodes. Michael Beinhorn était à l’origine un claviériste, qui aimait tirer parti de la panoplie complète de moyens artistiques dont dispose un studio. Pour paraphraser Kim Thayil, il se servait du studio comme d’un instrument, approche qui répugnait à la sensibilité punk rock des Seattleois. Néanmoins, la confrontation de ces deux visions, quoique pénible et insatisfaisante sur le plan personnel, s’est avérée merveilleusement féconde sur le plan artistique, l’album étant, selon maints commentateurs, leur plus grande réussite, tant commercialement qu’artistiquement. La lecture de ce chapitre m’a autorisé à hasarder l’hypothèse suivante : le rapport entre la satisfaction personnelle des artistes et la qualité de leur œuvre est inversement proportionnel. Les groupes qui baignent dans la paix et l’amitié s’aventurent rarement en eaux troubles, et le résultat est souvent prévisible et quelque peu insipide. La discorde féconde l’esprit et stimule la créativité. Kim Thayil semble du même avis : il suggère lui-même cette piste d’interprétation. Mon expérience personnelle de musicien m'en offre une autre confirmation : je tend à me dépasser lorsque j’ai maille à partir avec mes collaborateurs.
Kim se montre tout aussi critique à l'égard du processus d’enregistrement de Down on the Upside, mais dans ce cas aussi, le résultat est d’une qualité ravissante. Cet album se classe au même rang que Superunknown à mes yeux, et c’est même mon préféré du catalogue du groupe. Il est vrai que c’est grâce à lui que je les ai découverts : cela doit y être pour quelque chose. En lisant Kim, je le sens globalement d’un caractère grincheux et boudeur, et il ne faudrait peut-être pas prendre sa diatribe trop au sérieux. Je comprends aussi que le parcours de Soundgarden n’a pas été des plus joyeux, surtout à la lumière de sa fin. C’est un groupe douloureux, tant par son esthétique sombre que par son destin. Mais n’est-ce pas le propre du grunge tout entier?J’ai été agréablement surpris d’apprendre que Soundgarden se considéraient, à leurs débuts, comme un groupe de post punk, et que Hiro Yammamoto, le premier bassiste et membre fondateur du groupe, était surtout un amateur de post punk. Cette affinité musicale explique enfin mon propre faible pour ce groupe, et je comprends mieux pourquoi il a tendance à faire bande à part par rapport aux autres géants du grunge. Parmi les quatre, c’est le seul à afficher une ascendance post punk. C’est cette facette de son identité qui le rend si insolite (« quirky », un mot que Kim Thayil utilise souvent pour décrire la musique de Soundgarden), qualité qui m’avait ravi à l’époque. Cet insolite avait pavé la voie, en quelque sorte, à mon propre cheminement vers le post punk.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là, et heureusement. Le dernier album de Soundgarden, celui qui réunira des pièces échafaudées, de façon posthume, par-dessus les dernières maquettes laissées par Chris avant son départ de ce monde, est en gestation et devrait voir le jour bientôt. D’ici là, nous pouvons redécouvrir la discographie de Soundgarden ainsi que les projets solos de ses membres : les albums de Chris Cornell (ils ne sont pas tous corrompus par des visées commerciales), ceux de 3rd Secret, ou encore ceux de Hater et Wellwater Conspiracy, entre autres.
Kim Thayil and Adem Tepelden, A Screaming Life : into the Superunknown with Soundgarden and Beyond, William Morrow 2026

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