Hier soir, le groupe montréalais Bon enfant nous a fait cadeau d’un concert en plein air, au parc Molson, à Rosemont. C’était un festival de quartier, intitulé L'Été qui reste, organisé par un groupement de commerçants locaux. C’était très animé, gai, chaleureux. Des stands de bouffe flanquaient une sorte de pavillon de verdure sur lequel trônait la scène. Des lumières bariolées, un fumet appétissant de gyros, un animateur qui enchaînait des tubes de diverses époques assortis d’un filtre particulier, parmi lesquels j’ai reconnu Aimes-tu la vie comme moi? de Boule Noire. Les spectateurs paraissaient pleins d’un entrain délicat, détendus, contents, souriants. Une bonne humeur vive et palpable régnait dans le parc.
| Le festival L'Été qui reste au parc Molson, Montréal |
C’était aussi la Journée de l’album québécois, et j’en ai profité pour m’acheter le seul album de Bon enfant qui manquait à ma collection. Le groupe est monté sur scène vers 19 h 30. La chanteuse Daphné était d’une bonne humeur manifeste, souriante, rayonnante. Le reste du groupe était plus discret, plus réservé, mais tout aussi positif. Cette joie de vivre jurait avec les temps maussades qui sont les nôtres, mais aussi avec le fait que le groupe s’apprêtait à faire une longue pause, pour une période indéterminée (« un méchant bout », pour citer la chanteuse), ce qui, à mes oreilles, laissait penser qu’ils traversaient quelque épreuve. Plus tard, au cours de la soirée, Daphné a précisé que le groupe se préparait à commencer le travail sur leur prochain album, ce qui nous a rassurés. L’allégresse et le rire étaient, disais-je, le mode d’être hier soir. La musique de Bon enfant, d’habitude éthérée et lumineuse, l’était encore plus ce soir-là, et je me suis rendu compte que ce genre de groupes de rock sont assez rares depuis l’extinction du rock progressif des années 1970 (notamment celui de Genesis et de Yes). Ce rock était pleinement incarné par le groupe montréalais, et ce, pour citer la biographie sur leur site Web, sans qu’il verse dans le pastiche. C’est en effet une de ses grandes originalités : ils proposent une musique résolument rétro qui est pourtant tout à fait vivante, entière, évoluant de son plein droit. C’est comme si les années 1970 n’étaient jamais parties, et que Bon enfant était un groupe de rock d’antan qui a tout simplement conservé, en toute spontanéité, sa manière d’être.
De surcroît, il a conservé non seulement son style de l’époque, mais aussi sa jeunesse. Je trouve cet exploit rare et difficilement imitable dans le monde de la musique. Enfin, le groupe a préservé une authenticité et une sincérité qui le démarquent nettement de la très grande majorité des artistes que l’on voit défiler dans l’espace médiatique.
C’était un concert explosif de bonnes vibrations, l’ambiance était à la fête, et le public n’y est pas resté indifférent. Pendant une heure et demie, le groupe a revisité pour nous bon nombre de ces plus grands succès, dont Aujourd’hui, Magie, Demande spéciale, Ciel bleu. Des improvisations instrumentales ont ressuscité les envolées psychédéliques à la Pink Floyd d’avant The Dark Side of the Moon, comme en témoigne cette vidéo.
Il ne manquait que les feux d’artifice à la fin. La formation a clos sa prestation officielle par Minimum, une pièce atmosphérique qui combine heureusement des accents shoegaze et pop rétro à sa sonorité rock progressif coutumière, avec des paroles simples et accessibles qui chantent une « belle journée » dans un parc (une mise en abyme très réussie).
| Bon enfant |
Rappelés par le public, ils nous ont offert Astronaute amateur, avec, en prime, une partie de surf de foule par un groupe de petites filles. Oui, vous avez bien lu! La chanteuse a même grimpé sur un des poteaux qui supportaient le toit du pavillon, ce qui a suscité une vague de brouhaha approbateur. À l’occasion d’une des chansons, elle a partagé le feu des projecteurs avec la claviériste, qui l’a rejointe sur le devant de la scène. Le guitariste a été impressionnant non seulement par sa dégaine improbable, mais aussi, et surtout, par sa polyvalence : il traverse avec brio une grande variété de sons et de styles en plus d’abreuver les amateurs de solos de guitare classiques. Le jeu exubérant de la pianiste n’était pas moins raffiné et délicat, et ses solos sont pleins d’imagination. La basse funky et la batterie d’époque ponctuent et impulsent avec beaucoup de goût cette vaste matière planante.
De fait, la polyvalence est un autre aspect surprenant du groupe : leur musique traverse une forte diversité de genres, a priori difficilement compatibles (aux sonorités folk, rock progressif façon années 1970 et rock hippie se greffent le glam rock, le hard rock, la pop rock genre années 1980, et la chanson québécoise des années 1970), avec comme résultat, un ensemble harmonieux, avec une identité bien articulée. Si, lors d’un de leurs premiers concerts, à une époque où ils étaient encore peu connus, j’avais relevé avec une certaine appréhension ce côté hétéroclite, j’avoue aujourd’hui, sept ans plus tard, qu’ils ont su apprivoiser à merveille cet éclatement, et qu’ils détiennent la recette magique pour en faire une signature inimitable.
Bon enfant garde toujours quelque chose de fuyant, d’insaisissable. On les écoute, on s’en émerveille, on peut en être survolté, mais on reste avec l’impression que quelque chose nous a échappé, que ce n’était qu’une apparition. Ainsi, au lendemain de ce concert somme toute assez mémorable, je me demande si je n’ai pas rêvé de cette soirée, si elle n’est qu’un songe. C’est une des raisons pour lesquelles je retournerai les voir, propulsé par le vain espoir d’attraper le « vent doux ».
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